vendredi 6 janvier 2012

Commentaires Enarques Chomage

Le monde des affaires demontre assez souvent, que ceux qui reussissent vraiment, ( les milliardaires) par exemple ne sont pas des ''elites scolaires''. Le diplome est trop utilise en France au sein des entreprises pour faire ''barriere'', a des gens de terrain souvent plus competents. En Allemagne, pas d'ecoles prestigieuses de management par exemple, mais le resultat est la. La France, perd dans beaucoup de domaines avec la formation d'elites, qui n'apportent rien en terme de valeur ajoutee.

Ingénieur, 50ans, au chômage suite à un plan de départ volontaire. Je me reconvertis dans un métier manuel, çà me plait. Je découvre effaré à quel point la formation professionnelle est baclée dans notre pays, dommage. Je n'ai pas de regret sur le passé, mettre 5 rats dans une petite boite à chaussure, çà ne peut que mal finir. L'échec de notre monde me donne parfois le vertige, tant d'intelligence pour tant de gaspillage, mais je trouve un plaisir silencieux à vivre chaque jour qui passe.

Il n'y a pas d'intox, ce que vous n'avez apparement pas voulu comprendre de l'article est tout bêtement une discrimination à l'âge, en France, à partir de 40 ans, vous basculez dans la catégorie senior et on vous considère trop vieux pour travailler... Très bon diplôme ou pas!


Des Giscard,Chirac,Jospin,Royal,Hollande,etc...pour ne citer qu'eux. Des Enarques-fonctionnaires,dont certains inventent des ''usines a gaz''non exportables ( M.Aubry notamment, les 35h). En Allemagne pas d'Enarques et Polytechniciens, mais tout est exportable. Le ridicule francais, du super diplome et de l'elite est a mettre en veilleuse. Certains pays montrent et demontrent, qu'on a pas besoin de super diplomes arrogants,dans tous les domaines surtout en politique.

Je confirme Bill. Je bosse à l'année avec EuX, et à quelques exceptions près, ils sont d'une suffisance qui transpire le mépris. La faute à qui ? Pas à leurs parents qui ne leur ont souhaité que le meilleur (comme bien d'autres parents) mais au système éducatif, élitiste à vomir... car ce ne sont que celui-ci n'accouche finalement que d'anoréxistes sociaux imbus du pouvoir et de réussite financière ! Pour tout dire, je les plains car ils n'échappent pas aux logiques corporatistes de leur réseau.


Ceux que j'ai fréquenté, à une exception près, étaient intellectuellement brillants mais humainement lamentables et surtout d'une prétention et d'une arrogance sans bornes. Certains ont organisé, sans état d'âme, des plans de licenciement, qu'à leur tour ils en connaissent les affres me laisse totalement indifférent. Je dirai même que ce n'est que justice.

Moins bien préparés sûrement : voilà des personnes auxquelles tout a bcp souri qui se retrouvent soudain,hébétés car éjectés d´un système auquel ils pensaient appartenir. La chute est brutale, la remise en question également. Mais, ces anciens peuvent à tout le moins compter sur le réseau des anciens et le soutien de leur école et pour certains sur les services d´un cabinet d´outplacement. En celà,ils sont tout de même privilégiés. Reste à espérer qu´ils en sortiront plus empathiques.


D'accord avec vous.D'abord, il faut que ces "élites" surdiplomés redescendent de leur "piédestal",arretent de se "croire" supérieurs et redeviennent tout simplement des humains.Par ailleurs, ils ne sont certainement pas à plaindre sur le plan financier et avec leurs salaires "mirobolants" ont du avoir "l'intelligence" de mettre un "peu de sous" de coté. Leur situation n'a donc rien à voir avec celle des ouvriers licenciés sans vergogne pour délocalisation.

jeudi 5 janvier 2012

Polytechniciens, énarques... et malgré tout chômeurs

LEMONDE | 04.01.12 | 14h46 • Mis à jour le 04.01.12 | 16h58

Vue de l'immense campus de l'Ecole polytechnique, près de Paris.

Vue de l'immense campus de l'Ecole polytechnique, près de Paris.PHILIPPE LAVILALLE / EP

Il y a un an, Philippe, stratège en financement et gestion des risques du bilan, disposait "du salaire de quelqu'un qui peut faire gagner plusieurs dizaines de millions d'euros à une société, certaines années". Aujourd'hui, il a supprimé les sorties et voit plus petit pour la location de vacances. Ce jeune quinquagénaire lesté de diplômes (Essec et DEA d'économie et finances à Dauphine) a connu entre-temps une OPA sur son entreprise, une nouvelle équipe dirigeante qui voulait du sang neuf. Remercié. Depuis janvier 2011, il cherche du travail. "Dans la situation actuelle, j'anticipe le fait que cela puisse durer..."

Avec leur diplôme de Polytechnique, de l'ENA, de l'Ecole centrale, des Ponts ou des Mines, d'HEC, de l'Essec, de l'ESCP, ils se croyaient à l'abri. Erreur. Quand le chômage touche 2,8 millions de personnes, ces ingénieurs et commerciaux de haut vol, postés aux commandes des entreprises, ne sont plus totalement épargnés. On ne les dit pas "chômeurs ", cela va de soi. Trop dévalorisant. Mais "hors poste", "en transition de carrière", "en évolution professionnelle", en "rebond" ou "repositionnement"... Les écoles qui ont fait d'eux l'élite économique, quand elles daignent s'exprimer sur le sujet, manient les litotes précitées. Et minimisent, histoire de défendre la valeur du diplôme. Toutes ont pourtant mis en place des ateliers de recherche d'emploi.

"JE SUIS INQUIET POUR 2012"

A Centrale-carrières, "le chômage n'est pas un problème en ce moment. Les postes qu'occupent nos diplômés sont très liés à l'investissement, qui n'a pas été arrêté". A l'association des anciens d'HEC, Alain Nebout "communique très peu sur les services d'aide que développe l'école pour les diplômés hors poste ". Avant de consentir : "Je vois des gens dans ce cas... Ce n'est pas évident de rebondir dans une situation morose." Même l'ENA s'avoue concernée, à petite échelle. "Les anciens élèves passés dans le secteur privé sont un peu plus nombreux qu'auparavant à être hors poste, et à venir nous voir, au Service carrières."

Vue du hall principal de l'Ecole nationale d'administration (ENA) prise le 24 septembre 2005 à Strasbourg.

Vue du hall principal de l'Ecole nationale d'administration (ENA) prise le 24 septembre 2005 à Strasbourg. AFP/OLIVIER MORIN

Dans ces pôles carrières des grandes écoles, comme dans les cabinets d'outplacement (de reclassement) spécialement consacrés aux dirigeants, chacun retient son souffle. Oui, la crise affecte déjà les ultra-diplômés - surtout dans les secteurs de la finance et des assurances. Mais pas encore dans les proportions de 2002-2004, après l'éclatement de la bulle Internet, ni dans celles de 2009. Oui, tout se fige dans l'attente de la présidentielle et des effets de la crise financière. "Comme tous les responsables d'associations de grandes écoles, nous confie celui d'HEC, je suis inquiet pour 2012, après le retournement important de cet été. Il y a toujours une année de décalage avec le démarrage de la crise..."

7 À 10 MOIS POUR RETROUVER UN EMPLOI

Combien sont-ils, ces polytechniciens, centraliens, diplômés d'HEC et consorts au chômage ? Une goutte statistique, sans doute, dans l'océan des grands diplômés. Mais le fait même qu'ils soient plusieurs centaines (selon les professionnels du reclassement), qu'ils mettent désormais 7 à 10 mois pour retrouver un emploi lorsqu'ils sont bien accompagnés, pas loin d'un an et demi sinon, est révélateur. Le cabinet d'outplacement L'Espace dirigeants suit actuellement 73 ultra-diplômés. Dirigeants et partenaires, un concurrent, une centaine "dont cette année deux ou trois énarques". Une autre centaine fréquente le réseau d'entraide Daubigny. Dans le réseau Oudinot, ils sont plus nombreux encore.

De drôles de chômeurs aux costume et langage tirés à quatre épingles, qui citent trop de chiffres ("On ne se refait pas"), vous disent quoi lire ou écrire sur le sujet, auto-analysent leur situation au regard de la conjoncture financière... et requièrent l'anonymat absolu. "Nous sommes en fragilité", disent-ils. Hervé, 46 ans, diplôme de Polytechnique et thèse d'informatique aux Etats-Unis, sorti sur plan social après 19 ans dans le même grand groupe industriel, pensait "retrouver immédiatement, ou au maximum en six mois". Il cherche très activement depuis un an. "J'ai été surpris." Comme Charles, 50 ans, centralien et diplômé en management d'une université américaine, passé par "cinq entreprises en 25 ans". "Entre deux, j'ai parfois connu des trous de quelques mois, mais pas l'équivalent d'aujourd'hui." Nathalie, polytechnicienne de 36 ans, est "pour la première fois en attente ", depuis mars, après une rupture conventionnelle cachant un licenciement économique. Elle oeuvrait depuis onze ans dans le financement de projets. "J'ai des inquiétudes. Depuis que je suis partie, la crise s'est aggravée." Christophe, 47 ans, Polytechnique et Sup-aero, cherche depuis six mois, viré par sa société en difficulté : "Ça secoue un peu. Je n'imaginais pas connaître le chômage." Exactement les mêmes termes de Gauthier, 43 ans, HEC, qui ajoute "pas facile à vivre" et "inquiétude extrême".

LE CHOC DU LICENCIEMENT

Des blocs de confiance soudain fissurés. Tout leur avait toujours réussi. Milieux familiaux souvent aisés, parcours scolaires brillants, premier poste trouvé sans chercher, carrières fluides... Jusqu'au choc du licenciement. Ils travaillaient 13 heures par jour, et, d'un coup, tout s'arrête. Voilà venu le temps du "doute", d'un "changement de perception, de la société et de soi-même". Parfois radical, quand on est, comme Charles, "produit de la méritocratie à la française, premier de la classe, élevé dans l'idée que la compétence et le travail sont récompensés". "Dans le monde de l'entreprise, sait-il désormais, ce sont les malins, les intrigants qui gagnent. Il ne faut pas avoir confiance : quand elle n'a plus besoin de vous, elle vous lâche brutalement."

Le temps, aussi, où ces ex-salariés à six chiffres (dans les 100 000 euros annuels), même généreusement indemnisés par leur ex-entreprise et au plafond des indemnités chômage (6 000 euros), réduisent les heures de femmes de ménage. Tout en ayant conscience qu'il serait de mauvais aloi de se plaindre... "Au tiers du revenu précédent, cela ne peut pas durer très longtemps, compte Philippe, dont les quatre enfants fréquentent l'école privée. Tout cela mine l'ambiance familiale. C'est un peu "No future". L'un de mes fils, à qui je disais de travailler, m'a répondu : "Tu as vu où ton diplôme t'a mené, toi ?" " La vie sociale, bien sûr, s'en ressent. Charles va "toujours dans les galas où l'on peut rencontrer des gens intéressants pour la recherche". Mais évite les dîners. "La commisération, les commentaires soi-disant aidants. En fait, on met les gens mal à l'aise, ils projettent sur nous leurs propres peurs."

EXCELLENTS ÉTUDIANTS, MAUVAIS CHOMEURS

Paradoxalement, ces têtes bien faites présentent quelques handicaps dans la position de demandeurs d'emploi. Pour la plupart, ils n'ont jamais cherché. Ne savent donc pas se "vendre" - les ingénieurs surtout. Ils ont de trop grosses prétentions salariales pour les PME. Font peur à ceux qui les embauchent ("Ne va-t-il pas m'évincer ?"). En poste, ils ont négligé d'entretenir un réseau. "Ils sont pris au dépourvu, résume Loïc Bertrand, à la tête de Dirigeants et partenaires. Ils vivaient dans la croyance que leur diplôme les protégeait. Et ils sont souvent restés de longues années dans un seul grand groupe.""Ils sont très peu en empathie, en écoute de l'autre, ce dont ils ont pourtant besoin dans leur recherche, complète son confrère de L'Espace dirigeants. En France, on dirige sans écouter ses équipes."

A contrario, la grande école d'origine leur apporte sur un plateau des offres d'emploi (via notamment le site Manageurs. com, réservé à ces diplômés). De belles opportunités de réseautage avec d'anciens camarades haut placés. Leur milieu social leur ouvre bien d'autres réseaux : cercles, associations d'écoles privées prestigieuses, franc-maçonnerie... Surtout, l'entreprise qui les a licenciés s'est souvent dédouanée en leur offrant les services d'un cabinet d'outplacement. A voir évoluer ces "hors poste" dans les bureaux parisiens cossus de L'Espace dirigeants, échanger aimablement un café à la main, avant de s'installer dans un canapé pour lire la presse économique, on perçoit l'effet thérapeutique de ces structures qui justifient à elles seules de quitter le matin la maison en costume. Bilan de compétences, construction d'un projet professionnel réaliste, coaching... Les dirigeants en quête de rebond s'y rassurent et s'y transforment en experts ès-réseautage.

LA "STRATÉGIE DE L'ESCALIER"

Les petites annonces pour managers, les candidatures spontanées, ne donnent rien, les chasseurs de têtes préfèrent débaucher les professionnels en poste... Pour être informé le plus tôt possible d'un emploi à pourvoir, évitant ainsi la mise en concurrence, rien de tel que le réseautage. Et là, le diplôme retrouve tout son sens. Quand Hervé écrit à un "cher camarade" avec l'adresse Internet que lui fournit à vie Polytechnique, il a "deux tiers de chances de décrocher un rendez-vous, contre un tiers habituellement".

Impressionnants, l'énergie, le professionnalisme que ces ex-cadres dirigeants mettent dans leur recherche d'emploi. Hervé, sur son iPad, nous montre la base de données sophistiquée qu'il a développée afin d'animer son réseau, de garder mémoire de qui il a vu, quand, de ce qui s'est dit, des contacts fournis, de quand et comment il a remercié, de qui il doit relancer... "Si je revenais à mon ancien poste, j'y serais bien meilleur qu'avant. Cette recherche m'a enrichi, m'a ouvert les yeux sur le monde de l'innovation technologique." Car Hervé est devenu membre d'une association de business angels, qui évaluent les projets de start-up. Il a aussi créé une société de conseil pour pouvoir présenter une carte professionnelle en entretien, question d'image, et décrocher des missions. Qui se renouvelleront peut-être, déboucheront, qui sait, sur un CDD, un temps partiel...

La "stratégie de l'escalier", comme disent les spécialistes de l'outplacement. A 50 ans et plus, le CDI devient illusoire. Il est plutôt question de dispenser du conseil en indépendant ou de se muer en "manager de transition" placé temporairement par un cabinet. Olivier de Conihout, qui a cofondé L'Espace dirigeants après avoir été un temps sur le carreau malgré son diplôme de Polytechnique, porte depuis peu aux élèves de l'école ce discours nouveau : "Vous pouvez vous trouver au chômage, préparez-vous à changer, entretenez votre réseau." Le chômage comme élément constitutif de toute carrière. Y compris de polytechnicien.
Pascale Krémer

mardi 15 novembre 2011

blog egy

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mardi 1 février 2011

La leçon tunisienne

LEMONDE | 31.01.11 | 13h44 • Mis à jour le 31.01.11 | 13h44

La chute du président Ben Ali, à la suite d'un mouvement de contestation surprise, nous amène à repenser la question de la stabilité et du devenir des régimes politiques en Afrique du Nord et à nous pencher sur le cas du paradoxe tunisien : comment une société éduquée, employée dans une économie diversifiée, composée d'une classe moyenne, peut-elle cohabiter avec un régime policier aussi brutal que corrompu ? Les multiples techniques élaborées par le régime tunisien pour mettre sous contrôle les ressources politiques et économiques de ce pays constituent une partie de la réponse.

Mais pourquoi les émeutes déclenchées à la suite de l'immolation de Mohamed Bouazizi ont-elles pu provoquer un emballement national et la chute de Ben Ali ? Les spécialistes de la Tunisie soulignent la densité des réseaux sociaux virtuels et informels qui ont permis la politisation des premières demandes sociales exprimées dans les petites villes ; le travail des intellectuels dans la prise en charge des griefs et des doléances, leur traduction en langage politique, leur déploiement dans un espace géographique symbolique comme la capitale et la fabrique d'une victime expiatoire dans la figure du clan des Trabelsi.

La capacité de faire converger en un temps record, soit moins d'un mois, des revendications socio-économiques avec des revendications politiques représente aussi pour l'opposition tunisienne une prouesse incroyable, qui a permis à la révolte de déboucher sur une issue politique et non de finir en une énième émeute de la faim, comme celles qui se déroulaient au même moment en Algérie, inhérentes à la flambée des prix du blé. Oui, mais le succès du soulèvement tient à une condition, dont il est peu pensable qu'elle se reproduise dans les autres régimes : le refus de l'armée de tirer sur les manifestants.

La révolution tunisienne remet en question plusieurs préjugés, à commencer par celui de la menace islamiste : depuis deux décennies, la région est analysée au prisme de la menace que ces mouvements font peser sur la stabilité des régimes. La privation des libertés politiques et la répression des opposants étaient ainsi "justifiées" par le risque d'une intrusion islamiste dans les institutions politiques. La peur de voir les régimes post-coloniaux instaurer des Etats islamiques gouvernait alliance et tolérance des démocraties envers les régimes autoritaires de la région.

Reprenant à son compte cette inquiétude, l'Union européenne a davantage cherché à promouvoir la stabilité et la sécurité que le respect des droits humains et l'instauration d'un régime démocratique, dans le cadre de ses différents accords avec les pays de la région. Sa condescendance à établir un dialogue avec la société civile est d'ailleurs révélatrice de sa préférence à oeuvrer au développement politique par le seul biais des dirigeants politiques, pourtant rarement élus démocratiquement.

Pour avoir ignoré les évolutions sociales et considéré avec trop de sérieux les thèses sur la menace islamiste, l'UE découvre qu'une société civile, dynamique et courageuse, prend le risque de défier un régime considéré comme solide, dans la perspective d'instaurer, non pas un Etat islamique, mais un régime démocratique ! La révolution tunisienne inflige un démenti à l'obsession sécuritaire ; mais gageons que ceux qui, avant le 14 janvier, considéraient qu'il ne peut y avoir de contestation si ce n'est islamiste, affirmeront que la Tunisie est une exception dans la région...

Le deuxième enseignement de la leçon tunisienne porte sur l'armée. Le refus d'ordonner à ses troupes de tirer sur les manifestants a fait du général Ammar, chef d'état-major de l'armée de terre, un acteur-clé de la transition politique. Il a démontré non seulement la faiblesse du régime policier tunisien incapable de venir à bout d'un soulèvement populaire, mais, surtout, que l'armée s'est transformée en acteur majeur dans l'évolution du régime, démontrant les limites d'une domination fondée sur la peur. Seule une politique de terreur aurait pu mettre un terme à la montée de la contestation, à l'instar de celle menée par l'armée algérienne entre 1991 et 1995.

Heureusement pour la Tunisie, son armée a refusé d'endosser le rôle de "nettoyeur" qui aurait sans doute, provisoirement, sauvé Ben Ali. Comment l'expliquer ? D'abord par sa marginalisation dans le système politique : l'armée tunisienne, comme l'armée libyenne, est écartée du pouvoir et des avantages qu'il procure, au profit de forces paramilitaires, composées de groupes d'individus inféodés à la personne du chef de l'Etat.

Aussi l'armée tunisienne tient-elle le destin de l'évolution politique : elle peut soit se contenter de la restauration d'un "Etat RCD bis" assagi, promoteur d'un pluralisme de façade ; soit jouer un rôle historique de passeur, en sécurisant les transactions autour de l'instauration d'un régime démocratique. Dans le premier cas, la Tunisie ne ferait que rejoindre les standards politiques de la région, dans le second, elle basculerait dans les expériences latino-américaines de transition démocratique.

L'expérience tunisienne est-elle susceptible de générer un phénomène de contagion dans la région ? Les sociétés civiles de la région sont dynamiques et ne se résument pas à la seule alternative islamiste. Leurs armées, en revanche, sont intégrées dans les rouages de l'Etat et tirent profit, soit de la rente des hydrocarbures en Algérie, soit de la rente de l'occupation du Sahara occidental au Maroc, soit de la croissance économique en Egypte. Aussi semble-t-il peu vraisemblable qu'elles se retournent contre leurs chefs d'Etat. Seule l'armée libyenne pourrait ressentir et comprendre le choix de l'armée tunisienne : marginalisée et placée sous le contrôle des forces paramilitaires, l'armée libyenne pourrait faire défection en cas de besoin.

Reste que les conditions socio-économiques qui ont favorisé le soulèvement en Tunisie ne sont pas présentes en Libye et que les forces paramilitaires libyennes n'hésiteraient pas, quant à elles, à faire usage de la force pour restaurer l'ordre ; assurées de bénéficier de l'indifférence de la communauté internationale et de la garantie que ses avoirs en dollars (100 milliards en 2010) permettraient de surmonter une campagne internationale de dénonciation de l'usage de la terreur.

Hélas, si la leçon tunisienne nourrit la réflexion sur le devenir des régimes de la région, le sort de Ben Ali procure des enseignements aux autocrates régionaux : il est probable que beaucoup prennent les devants en s'assurant de la loyauté des militaires, en s'informant sur le prix du blé, en augmentant le salaire des policiers, et surtout en prêtant une attention plus sérieuse aux revendications des chômeurs.
Il est également directeur du Centre d'études et de recherche sur l'Afrique et la Méditerranée (Ceram) à Rabat.

Luis Martinez, directeur de recherche au CERI-Sciences Po

C'est Ben Ali qui faisait le lit de Ben Laden

LEMONDE | 31.01.11 | 13h44

Par son courage, le peuple tunisien vient de tordre le coup à une théorie en vogue dans certains milieux politiques européens et nord-américains qui voient dans le monde arabe un espace réfractaire à l'émancipation démocratique. Ces derniers prétendent que seuls les islamistes sont susceptibles de renverser les régimes arabes "modérés" et qu'il convient, pour contenir ce péril, de soutenir les autocrates, quitte à fermer les yeux sur leurs dérives policières et mafieuses.

La Tunisie est donc sur la voie d'une libération, mais la route est encore longue. L'une des premières difficultés du nouveau régime tunisien sera d'amorcer une réelle entente nationale avec toutes les composantes de la société, seule condition pour instaurer les bases d'un pacte démocratique. C'est là que le bât blesse. En Tunisie, comme ailleurs dans le monde arabe, les forces d'opposition d'inspiration islamique ont toutes une influence, souvent importante, en tout cas non négligeable. Bien que le parti islamiste de Rached Ghannouchi, Ennahda ("renaissance"), ait été affaibli par vingt années de répression et d'exil, il conserve tout de même une certaine audience dans le pays. Les passages des leaders islamistes tunisiens sur la chaîne satellitaire Al-Jazira suscitent un fort écho chez les téléspectateurs tunisiens.

Or, dans la perspective d'un éventuel retour des islamistes dans le jeu politique tunisien, l'on entend à nouveau des voix occidentales agiter le chiffon vert, déplorant le fait que le processus de démocratisation en Tunisie risque davantage de profiter aux islamistes qu'aux démocrates. En somme, les tenants de cette vision catastrophiste semblent presque regretter le départ du dictateur Ben Ali qui, lui au moins, savait tenir son peuple d'une main de fer, en l'empêchant de basculer du côté de l'"axe du mal".

Ce discours réducteur qui met tous les mouvements dits "islamistes" dans le même sac fait florès. Rached Ghannouchi serait ainsi le représentant tunisien d'Oussama Ben Laden. Mais force est de constater que ce propos fait fi de la réalité. Beaucoup ont soutenu l'idée que, finalement, des régimes aussi despotiques que celui de Ben Ali étaient préférables aux "barbus". Triste constat que de voir des leaders d'opinion recycler la rhétorique bien huilée des dictateurs arabes qui, pour se maintenir en place malgré leurs multiples abus, aiment à se dresser en ultimes rempart et protecteur des intérêts d'un Occident... Il faut pourtant être aveugle pour ne pas s'apercevoir que c'est cette politique cynique, qui étouffe les populations et pousse à la radicalisation, que le peuple tunisien vient de faire voler en éclats. En cela, Ben Ali était bien le complice objectif de Ben Laden : le verrouillage sécuritaire de la société tunisienne a contribué à fabriquer des terroristes potentiels.

Mais qui sont les islamistes tunisiens ? Le parti Ennahda, en exil depuis plus de vingt ans, à l'instar des autres partis d'opposition non reconnus par le pouvoir benaliste, a appelé à l'instauration d'un régime démocratique respectueux des libertés publiques. Il a même admis que le code du statut personnel de 1956, qui a aboli la polygamie et la répudiation et a instauré le mariage civil (fait unique dans le monde arabe), était un acquis décisif que l'on ne devait pas mettre en question. Sur ce plan, les islamistes tunisiens n'ont rien à voir avec le fondamentalisme d'Etat saoudien.

Comme l'ont montré les travaux d'Eric Gobe, rédacteur en chef de L'Année du Maghreb, le modèle des islamistes tunisiens est l'AKP turc, à savoir, le pragmatisme politique, le libéralisme économique teinté de social, la sécularisation de l'Etat et une diplomatie équilibrée entre Occident et Orient. Sans verser dans une vision idyllique des islamistes, reconnaissons que Rached Ghannouchi rêve davantage d'être un "Erdogan tunisien" qu'un "Ben Laden maghrébin". Et il nous faut rappeler que, contrairement aux idées reçues, ces partis, en canalisant l'exaspération d'une large partie de la rue arabe, contribuent à couper l'herbe sous le pied aux thèses de l'islamisme radical et du terrorisme.

L'exemple tunisien est une source d'inspiration pour tous les citoyens arabes épris de liberté. A l'heure d'Al-Jazira et de Facebook, les peuples se réveillent et ont soif de justice, de démocratie et de dignité. Ils savent que le changement est à leur portée, et l'exemple tunisien a fracassé cette barrière psychologique qui les poussait à se résigner à vivre sous des régimes de terreur. Ils ont aussi besoin du soutien des démocraties occidentales. Or, celui-ci suppose que l'opinion européenne opère un changement de regard vis-à-vis des islamistes, qui sont loin de constituer une famille politique homogène. Sauf à vouloir perpétuer des régimes corrompus et sanguinaires, l'Europe ne pourra se passer d'une remise en question de certitudes héritées du passé qui paraissent plus que jamais obsolètes.

Nabil Ennasri, doctorant et Vincent Geisser, sociologue et chercheur au CNRS

mardi 25 janvier 2011

Parler la dictature de Ben Ali

Depuis trois semaines, une effervescence médiatique sans précédent rattrape deux décennies de mutisme, de mensonges et d'ignorance sur la nature du régime tunisien. La révolution de janvier oppose un démenti cinglant à tous les discours de complaisance ou de complicité qu'il est inutile de recenser ici : un wall of shame se construit actuellement sur Facebook pour archiver la succession des déclarations honteuses des responsables français depuis la prise du pouvoir par Ben Ali en 1987.

Comment expliquer que de si nombreuses voix tunisiennes, depuis près de vingt ans, aient alerté l'opinion publique sans être entendues ? Comment comprendre qu'après tant de rapports de la Ligue tunisienne des droits de l'homme relayés par la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), Amnesty International, Reporters sans frontières, la Tunisie ait continué à passer pour le pays ami vanté par les slogans publicitaires ?

Ben Ali a d'abord réussi, à l'intérieur du pays, à réduire la parole publique autorisée à un niveau de médiocrité rarement atteint. J'ai vécu, enfant, en Tunisie le "coup d'Etat médical" du 7 novembre 1987 et grandi dans le régime de Ben Ali. Comme tous les proches, conjoints et enfants des militants des droits de l'homme, journalistes et opposants - Sihem Ben Sedrine, Hamma Hammami, Radhia Nasraoui, Taoufik Ben Brik parmi tant d'autres -, j'ai été, plus que le reste de la population tunisienne, et plus tôt qu'elle, peut-être, exaspérée par la prose perverse du régime parce que nous avons été confrontés à l'écart entre le discours public et le prix que ces adversaires du régime ont payé individuellement - grèves de la faim, emprisonnement, harcèlement de tout ordre, procès arbitraires.

En 1992, après avoir quitté la Tunisie, où j'ai grandi, pour étudier en France, chaque retour a d'abord été le choc du contact avec la langue de la dictature. N'en déplaise à Frédéric Mitterrand, la Tunisie de Ben Ali a bien été la moins équivoque des dictatures, pour qui se donnait la peine d'ouvrir les yeux et de ne pas se boucher les oreilles. De l'arrivée à l'aéroport jusque dans la plus misérable des échoppes, dans les halls d'hôtel clinquants, sur les routes, des affiches de Ben Ali ornées de slogans à la gloire de l'"Artisan du changement" : "Ensemble derrière Ben Ali" ou encore "Ben Ali, on t'aime".

Dans les taxis, impossible d'éviter l'omniprésente RTCI, Radio Tunis Chaîne Internationale : entre la millième rediffusion d'un tube ringard de pop occidentale - Whitney Houston ou Elton John - et un échange navrant avec un auditeur, le flash info : inlassablement, avant les brèves indigentes de l'actualité internationale, une série de communiqués lus par le "journaliste" porte-voix du régime, du type : "Le président Zine El-Abidine Ben Ali incite en permanence les associations et les organisations nationales à adhérer avec une responsabilité totale et avec efficience à la vie publique et au processus de développement global."

On n'a pas seulement étouffé un peuple en le privant de tout espace de parole et de contestation mais aussi en produisant une novlangue inédite, hybridation monstrueuse de verbiage technocratique, de lexique pompeux, d'un usage délirant de la majuscule : l'"Ere du Renouveau", la "Voie du Développement ", la "Promotion du Changement" ont noirci des milliers de pages des journaux officiels que plus aucun Tunisien ne se donnait la peine de lire depuis de nombreuses années.

Il faudrait de toute urgence archiver tous les numéros de La Presse, l'organe de propagande bénaliste où l'on pouvait lire à longueur de pages des prouesses stylistiques telles que : "Les journalistes tunisiens ont salué hautement le souci permanent du président Zine El-Abidine Ben Ali de promouvoir davantage le paysage médiatique tunisien, en cohérence avec la mutation qualitative du secteur de la communication, dans le monde, de manière à servir les ambitions de la société tunisienne, préserver son identité civilisationnelle et accroître davantage le rayonnement de la Tunisie, à l'échelle régionale et internationale, dans le cadre de l'engagement pour la crédibilité, l'objectivité et l'allégeance à la Tunisie."

Comment a-t-on pu penser si longtemps que les symptômes de la dictature sont uniquement l'assassinat politique en pleine rue ? Le cas tunisien a témoigné avec une forme de génie de la bassesse que la dictature manifeste aussi dans l'instrumentalisation des discours que les opinions et les dirigeants occidentaux veulent entendre.

C'est ainsi qu'au moment où de plus en plus de voix, tunisiennes et occidentales, commençaient, dans les années 1990, à alerter sur la situation des droits de l'homme, le régime tunisien a inventé une ahurissante propagande en faveur des droits de l'homme, promouvant à tout-va la liberté d'expression dans un pays où presque aucun journal occidental d'information n'était disponible dans le hall d'un aéroport international, où Libération et Le Monde entraient au compte-gouttes, régulièrement interdits pendant plusieurs mois. En revanche, quotidiennement, les Tunisiens se sont vu infliger une prose pathétique, voire comique.

Alors même que tous les journaux d'opposition étaient peu à peu laminés, alors que le droit d'association était supprimé, qu'aucune manifestation n'a jamais été autorisée, pendant que les opposants politiques étaient harcelés, on pouvait lire dans La Presse en 2010 : "Les journalistes tunisiens célèbrent cette fête dans l'engagement à accomplir le rôle qui leur revient dans la consécration des attributs d'une société moderniste et ouverte fondée sur les principes de liberté, de démocratie, de dialogue, de pluralisme et d'acceptation de l'opinion contraire."

Cette détermination puise sa force dans la volonté politique du président qui ne cesse d'accorder au secteur de l'information et de la communication une attention particulière et un appui constant et qui oeuvre inlassablement à renforcer davantage le rôle de ce secteur dans l'impulsion du processus démocratique pluraliste, à travers la consécration d'une information libre, pluraliste et objective qui répond aux aspirations et aux intérêts du citoyen et qui interagit avec ses préoccupations et ambitions, sur la base du principe que la responsabilité est le corollaire de la liberté.

J'ai aussi le souvenir surréaliste d'un Festival du logiciel libre organisé dans le port de plaisance d'une ville touristique : des chaises en plastique, vides, surmontées de bannières blanches avec des slogans, quelques types en bermuda et tongs, avachis derrière un ordinateur, écran éteint, et des touristes en short flânant devant, indifférents.

La cause des femmes, extraordinaire caution auprès des opinions publiques occidentales, a elle aussi été totalement manipulée par le régime de Ben Ali. Voici ce qu'on pouvait lire par exemple dans La Presse en 2003 : "Ouvrant les travaux du congrès, présidé par Chadlia Boukhchina, présidente de l'Union nationale de la femme tunisienne (UNFT), M. Kamel Haj Sassi, secrétaire d'Etat auprès du ministre de la culture, de la jeunesse et des loisirs, a souligné l'intérêt dont bénéficie la jeune fille tunisienne depuis le changement et la place stratégique qu'elle occupe dans l'échelle des priorités du projet social du chef de l'Etat, relevant que la jeunesse féminine est une pionnière dans l'action menée par les associations féminines en matière d'encadrement, d'enracinement des valeurs du Changement et de sensibilisation aux défis de la modernité."

Il n'y a pas jusqu'à la cause environnementale qui n'ait été elle aussi récupérée : alors même que le développement d'un tourisme de masse aux mains de la clique au pouvoir a accéléré une destruction sans précédent du littoral, tous les Tunisiens ont eu l'occasion de se voir gratifier, jusque dans la ville la plus modeste, d'un boulevard de l'Environnement, avenue sinistre, vaguement agrémentée de trois misérables palmiers et de quelques lauriers flétris.

Cette langue absurde et vide imposée dans les frontières d'un pays cadenassé a été soutenue en écho, à l'extérieur, et tout particulièrement en France, par le discours de nombreux responsables politiques, agences de communication et éditorialistes influents. Les arguties lexicales sur la nature du régime tunisien sont le symptôme criant de l'incapacité et du refus franco-français à distinguer le signifiant du signifié. La Tunisie de Ben Ali a servi sur un plateau doré tous les signes démocratiques que l'Occident voulait voir : des femmes cheveux lâchés, des plages accueillant des touristes autorisées à s'exhiber en monokini, des supermarchés remplis, des entreprises accueillies à bras ouverts, une libéralisation des services, une coopération active en faveur de la lutte contre le terrorisme.

L'histoire de la relation franco-française pendant deux décennies est celle d'un aveuglement volontaire, d'une acceptation de tous les signes clinquants d'un toc démocratique. Elle est l'exemple de la complaisance à l'égard du discours de communication, de la capacité des démocraties à rester les yeux figés sur un décor. La fin de la dictature tunisienne est à l'image grotesque de ce qu'on aurait pu qualifier de "dictature d'opérette" si tant d'hommes et de femmes n'avaient pas payé pendant près d'un quart de siècle le prix d'une véritable oppression.

Un despote gominé fuyant en avion, une régente de Carthage se réfugiant quelques jours dans un hôtel de carton-pâte à Disneyland avec une tonne et demie d'or sous le bras : quand les signes de la fin de l'ancien régime sont devenus à ce point criants, il est devenu impossible à la France, aux médias et aux responsables politiques de conserver ses "éléments de langage" sur la Tunisie.
Née en France en 1975, Myriam Marzouki a passé son enfance en Tunisie. Metteure en scène, elle adapte des textes contemporains qui abordent la question politique à travers l'écriture poétique, tels United Problems of coût de la main-d'oeuvre, de Jean-Charles Massera, en 2008, et Europeana, de Patrik Ouredník, en 2009. Elle est la fille du militant des droits de l'homme Moncef Marzouki.
Myriam Marzouki, metteure en scène et professeure de philosophie
Article paru dans l'édition du 23.01.11

Jean Tulard : "L'an 1789 de la révolution tunisienne"

Jean Tulard, historien, spécialiste de la Révolution française

LEMONDE.FR | 18.01.11 | 18h03 • Mis à jour le 19.01.11 | 12h55

Manifestation devant le ministère de l'intérieur, à Tunis, vendredi matin 14 janvier, avant le départ de Zine El-Abidine Ben Ali.

Manifestation devant le ministère de l'intérieur, à Tunis, vendredi matin 14 janvier, avant le départ de Zine El-Abidine Ben Ali.AFP/FETHI BELAID

Jean Tulard est historien, spécialiste de la Révolution française et des révolutions en général. Selon lui, l'avenir du soulèvement tunisien dépendra du rôle joué par l'armée.

En un mois de soulèvement, le peuple tunisien a obtenu la chute du régime de Zine El-Abidine Ben Ali. S'agit-il d'une révolution ?

Nous sommes en ce moment même dans une phase charnière du soulèvement tunisien. De simple révolte, ce mouvement est en train de devenir une révolution.

Une révolte est un acte spontané, qui naît d'une indignation, d'un ras-le-bol, d'un accès de désespoir. Elle est généralement anarchique, sans chef, sans mot d'ordre, et limitée localement. Autant de caractéristiques qui correspondent parfaitement au cas tunisien, au moins dans ses débuts.

La révolution, elle, prône un changement radical d'hommes, d'institutions, de façon de penser. Pour prendre l'exemple de la Révolution française, le soulèvement était prévisible et ses objectifs connus : égalité, à travers l'abolition des privilèges, suppression des droits féodaux qui pesaient sur les paysans, fin de la monarchie absolue. Le modèle tunisien ne correspond pas à ce schéma, puisqu'il a débuté et perduré sans leader ni assise idéologique.

Mais il suit une trajectoire parallèle à celle de la Révolution française qui rend les deux événements assez comparables. La Révolution est elle aussi passée par une phase d'émeutes avant de pénétrer les esprits d'une part plus importante de la population, comme le 14 juillet 1789 ou le 10 août 1792. Des émeutes de la faim et du chômage, comme en Tunisie.

Une révolte peut donc engendrer une révolution. Pour cela, il faut que les exaspérations de départ trouvent un écho avec des aspirations plus profondes concernant l'ensemble du pays, et non plus un territoire limité. C'est ce qui s'est passé à l'été 1789, quand les paysans français, sans bien comprendre ce qui se passait à Paris, se sont armés et ont pris d'assaut les châteaux des nobles. C'est aussi ce qui s'est passé en Tunisie, ou la révolte a commencé à Sidi Bouzid, loin de la capitale, avant d'essaimer dans tout le pays.

C'est d'ailleurs bien cette distinction entre révolte et révolution qui explique les atermoiements des dirigeants français. Jusqu'à la mi-janvier, on pensait encore avoir affaire à de simples émeutes de la faim, à une révolte limitée. Or, il est facile de mettre fin à une révolte : soit le pouvoir réprime, soit il répond favorablement aux revendications. Arrêter une révolution, c'est une tout autre affaire...

Si l'on suit ce parallèle entre le renversement du régime Ben Ali et la Révolution française, cette dernière peut sans doute livrer des enseignements pour l'avenir de la Tunisie...

Pour filer la comparaison, la Tunisie est sans doute en train de vivre l'année 1789 de sa révolution – qui correspond, pour la France, à la mise en place d'une Assemblée nationale constituante encore dominée par les nobles. L'heure est, en 1789 comme aujourd'hui en Tunisie, à l'enthousiasme, aux espoirs de réforme les plus fous.

Mais les révolutionnaires français ont vite déchanté : dès le début, la Révolution a dû faire face à une situation économique désastreuse et affronter les réactions des autres pays, tout comme les voisins de la Tunisie vont peut-être tenter d'étouffer un mouvement qui les menace. Sans oublier les luttes de clan, qui font que la révolution rebondit en soubresauts parfois sanglants : Montagnards contre Girondins autrefois, islamistes contre progressistes aujourd'hui.

En France, ces soubresauts n'ont pris fin qu'avec le coup d'Etat napoléonien du 18-Brumaire et la mise en place d'un régime dictatorial. Mais loin de moi l'idée de prédire un tel avenir à la Tunisie : je suis historien, pas politologue, et il serait abusif de vouloir calquer des situations très différentes.

La seule constante dans l'histoire des révolutions est le rôle primordial joué par l'armée. Après l'épisode Cromwell, en Angleterre, c'est le général Monk qui rétablit Charles II. Et j'ai déjà parlé de la Révolution française, qui s'achève réellement avec le coup d'Etat de Bonaparte. Il faut surveiller très attentivement ce que va faire l'armée tunisienne.

Vous dites que le soulèvement tunisien a démarré sans assise idéologique ni leader. Comment, dans ce contexte, expliquer son succès ?

On a déjà vu de tels cas de figure dans l'histoire. La révolution anglaise au XVIIe siècle ou la chute des démocraties populaires d'Europe de l'Est, à partir de 1989, se sont bâties sur des exaspérations plus que sur des programmes clairs et définis.

Dans ces cas comme dans le cas tunisien, la révolte a pu se transformer en révolution parce que l'on avait affaire à des régimes déconsidérés, délégitimés. Quand le régime est fort, la révolte ne peut pas se transformer en révolution, elle est écrasée.

C'est bien là l'erreur d'appréciation qu'ont commise aussi bien Ben Ali que les gouvernements occidentaux : ils ont cru le régime plus solide et ancré qu'il ne l'était réellement.

Les cadres de l'ancien régime semblent prêts à rester en place. Une révolution peut-elle réussir sans exclure les élites du régime précédent ?

Oui, cela n'a rien d'exceptionnel. La Révolution française a beau avoir inventé la Terreur, elle a aussi eu ses "girouettes". Sous la Révolution et dans les années qui ont suivi, certains fonctionnaires ont prêté jusqu'à quinze serments. L'exemple du lieutenant-général Henry en est le symbole : chef de la police sous l'Ancien Régime, il était toujours en place au moment de la Restauration. Pendant l'épuration, en 1944, la plupart des fonctionnaires sont restés à leur poste.

Vous ne pouvez pas remplacer rapidement des hommes qui ont des compétences techniques précises. C'est particulièrement valable pour les techniciens.

Et qu'en est-il des dirigeants plus haut placés ? Une révolution peut-elle se contenter de voir partir l'ancien dirigeant en exil, comme c'est le cas pour M. Ben Ali ?

C'est vrai que le jugement puis la mise à mort du dirigeant déchu sont le symbole le plus fort des révolutions. Charles Ier est décapité, Louis XVI guillotiné, Nicolas II fusillé, Ceaucescu mitraillé...

La France a d'ailleurs sans doute refusé d'accueillir Ben Ali pour ne pas se retrouver ensuite avec une demande d'extradition embarrassante. Ceci dit, les mœurs politiques ont évolué, les changements de régime sont aujourd'hui moins sanglants que par le passé.

Le nouveau gouvernement a annoncé la tenue d'élections d'ici à six mois. A-t-on déjà vu une révolution déboucher sur une transition démocratique pacifique sans passer par des périodes de troubles et de violence ?

La révolution des œillets, au Portugal, est peut-être le seul exemple d'une passation de pouvoir en douceur. De façon générale, les troubles et la violence sont la norme, sans parler des règlements de compte.

Mais je ne suis pas pour autant inquiet pour la Tunisie. Le peuple tunisien me paraît assez peu porté sur les émeutes sanglantes et la violence.
Propos recueillis par Benoît Vitkine

mardi 18 janvier 2011

A Bizerte, la population se méfie d’un ennemi invisible

LEMONDE | 18.01.11 | 16h10 • Mis à jour le 18.01.11 | 16h13

Un supermarché de Bizerte en feu après sa mise à sac, le 15 janvier.

Un supermarché de Bizerte en feu après sa mise à sac, le 15 janvier.AP/Hassene Dridi

Pas un hôtel ouvert, pas même un restaurant. Bizerte est en état de siège. A la terrasse du Café mixte, à clientèle 100% masculine, des jeunes prennent le soleil pour se reposer de la longue nuit passée aux "barrages", avec d'autres gars du quartier, afin de contrôler les véhicules suspects. "On a donné le premier coup de balai en chassant Ben Ali. Il faut maintenant donner le deuxième", sourit l'un d'eux, allusion aux milices de l'ancien régime embusquées dans la ville portuaire, célèbre pour ses casernes, ses prisons et ses énormes paquebots.

L'avenue du 7-Novembre (date de l'arrivée au pouvoir de l'ex-président Zine El-Abidine Ben Ali, le 7 novembre 1987) pourrait être prochainement rebaptisée "avenue de la Liberté", assurent les jeunes gens, qui n'ont, répètent-ils, "peur de rien". Lundi 17 janvier, des tirs nourris sont échangés, en centre-ville, dont un quartier entier a été bouclé par l'armée, impuissante à déloger les six ou sept snipers qui campent sur les toits.

Le western dure depuis samedi. "Ces tireurs d'élite sont des mabouls totaux. Ils n'ont pas faim ? Pas soif ? Ils ne dorment jamais ?", s'énerve Fatma Benmosbah, journaliste, contrainte de rester enfermée chez elle en attendant que les tirs cessent. A vrai dire, personne ne sait très bien qui sont ces snipers. Ni combien ils sont. Les rumeurs courent, jamais démenties, jamais confirmées.

"On dit qu'ils manquent de munitions", avance la recluse, jointe par téléphone lundi soir. "Depuis la fin de l'après-midi, ça tire moins", ajoute-t-elle. Elle espère pouvoir mettre le nez dehors mardi.

"On va y arriver, mais ils sont coriaces : ça prendra du temps", lance le membre d'un comité de vigilance, dont le "barrage" est dressé sur la route qui serpente à travers la forêt de pins de Nadhor, au-dessus de Bizerte. Lui aussi guette les miliciens. On les soupçonne de vouloir prêter main-forte aux mutins de la prison de Borj Erroumi, située au sommet des monts.

Par un curieux miracle, dès la chute et le départ du président Ben Ali, les prisons de Monastir et de Mahdia ont été ouvertes et les détenus de droit commun libérés. A la prison de Mornag, la tentative a échoué. Ici aussi. Mais une mutinerie empoisonne l'atmosphère. Les détenus, racontent les membres du comité de vigilance, sont sortis de leurs cellules et se sont regroupés dans la cour de la prison. "Les militaires ont l'ordre de tirer sur tous ceux qui tenteraient de s'enfuir", assurent-ils.

POLITIQUE DE LA TERRE BRÛLÉE

Avec sa nonchalance apparente, Bizerte, 150 000 habitants, a connu, comme la plupart des villes tunisiennes, ses journées de pillages bien ciblés (Monoprix, Lee Cooper – enseignes qui appartiennent à la famille Ben Ali –, le bureau de l'emploi). Aucune grande manifestation, en revanche, n'a fait trembler ses rues. "La police a quitté la ville, la laissant livrée à elle-même, un jour ou deux avant la chute de Ben Ali", explique le docteur Saïda Aoun. Les pilleurs en ont profité. Mais sagement : sans dérive ni dérapage.

La politique de la terre brûlée, que le régime bénaliste est soupçonné par certains Bizertins d'avoir tenté de mettre en œuvre, n'a pas marché. S'il y a violence, c'est entre snipers et militaires. Les civils en restent éloignés. Personne ne sait dire, avec certitude, s'il y a eu des morts. On parle de quatre militaires et deux snipers tués.

L'ennemi reste largement invisible. Ceux qui tirent, ce sont les policiers, les fidèles de l'ancien régime, dont certains se sont installés dans les locaux de la direction de la police de Bizerte et Béja. Ils seraient, au total, plusieurs dizaines ; des cadres, pour l'essentiel. Quelques-uns préfèrent ne pas quitter leur domicile et se barricadent chez eux. A l'instar des responsables du Rassemblement constitutionnel et démocratique (RCD, ancien parti dominant), terrés chez eux et évitant de sortir "de peur d'être reconnus et lynchés", affirme Mohammed Salah Fliss, vieux Bizertin et ex-prisonnier politique sous la présidence d'Habib Bourguiba.

Ce serait le cas, par exemple, du secrétaire général du comité de coordination – la structure régionale du RCD –, un poste auquel l'ancien chef de l'Etat l'avait personnellement nommé. Ce serait également le cas du gouverneur, qui servait, sous M. Ben Ali, de courroie de transmission entre l'administration centrale et Bizerte. Depuis le 14 janvier, le gouverneur ne se montre plus. "Il n'a plus rien à faire", explique Mohammed Salah Fliss. Ses bureaux, désertés, sont désormais sous la garde de l'armée.
Catherine Simon
Article paru dans l'édition du 19.01.11

mercredi 5 janvier 2011

La Tunisie tente de reprendre le contrôle du Web

Le collectif Anonymous a lancé une "Opération Tunisie".

Le collectif Anonymous a lancé une "Opération Tunisie".D.R.

Le site officiel du gouvernement, la totalité des sites web des ministères, mais aussi le site de la banque Zitouna : depuis lundi 3 janvier, de nombreux portails officiels sont indisponibles.

D'autres sites ont été "défacés", c'est à dire que leur page d'accueil a été remplacée par un message du collectif Anonymous, qui s'est notamment fait connaître par son "opération Riposte", contre les opposants à WikiLeaks.

Dans une lettre ouverte, le groupe informel assure désormais mener une "opération Tunisie". "Le gouvernement tunisien, dirigé par le président Ben Ali, a montré un niveau de censure outrageant, bloquant non seulement des sites de blogeurs dissidents, mais aussi des sites comme Flickr, ou toute source d'information mentionnant WikiLeaks", fait valoir Anonymous. Les pannes perdurent mercredi, mais Tunisie Numérique assure que "les sites ont été mis hors ligne par le gouvernement depuis hier matin afin de rétablir leurs contenus".

Depuis le début de l'année, les escarmouches se multiplient entre les cyber-dissidents et ce qu'ils surnomment "Ammar", l'appareil de censure tunisien. L'histoire de Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur de fruits et légumes qui s'est immolé le 17 décembre à Sidi Bouzid, ville du centre-ouest de la Tunisie, a suscité l'indignation de la blogosphère et des internautes. Ce diplômé au chômage s'était aspergé d'essence devant la préfecture, après s'être fait confisquer la marchandise qu'il vendait dans la rue par la police municipale parce qu'il n'avait pas les autorisations nécessaires. Il est mort de ses blessures mardi 4 janvier.

En protestation contre le sort de ce chômeur, des marches et manifestations – non autorisées – ont eu lieu à partir de fin décembre dans plusieurs villes du pays. Des banques et des bâtiments publics ont été incendiés, et un jeune homme a été tué par un tir de la police à Menzel Bouzaïene, le 22 décembre. Ces manifestations s'organisent principalement via le réseau social Facebook, sur lequel les appels à manifester sont transmis par messages privés ou en utilisant des messages codés, afin d'échapper à la surveillance de la police.

BLOCAGE DE L'ACCÈS SÉCURISÉ À FACEBOOK

Depuis, les autorités ont décidé de bloquer l'accès à Facebook via le protocole https, un accès sécurisé au site qui empêche la majorité des logiciels espions de recueillir des informations sur une connexion, comme par exemple un mot de passe. Une décision vivement critiquée par l'organisation de défense de la liberté de la presse Reporters sans frontières et par les militants des droits de l'homme en Tunisie.

Ces derniers accusent la police de se livrer à une campagne de piratage des comptes Facebook d'opposants, en se procurant leur mot de passe pour pouvoir désactiver leur compte. D'après le site Assabilonline, plus de 100 pages personnelles et des groupes critiques envers le pouvoir, ou relatant les manifestations, ont été désactivées soudainement, dont la page Facebook du site Débat Tunisie. Le groupe Facebook en langue arabe "M. Le Président, les Tunisiens s'immolent par le feu", comptait plus de 12 000 membres avant d'être désactivé.

Facebook est très largement utilisé en Tunisie, où le réseau revendique 2 millions d'utilisateurs sur une population de 10 millions d'habitants. Perçu comme l'un des rares espaces de liberté d'expression dans un pays qui censure très largement Internet, avec un système de filtrage qui bloque par intermittence les sites d'information et les sites de partage de vidéos comme Youtube ou Dailymotion, le réseau social est dans le collimateur du régime. En 2008, les autorités avaient tenté de bloquer complètement Facebook, avant de faire marche arrière sur intervention du président Ben Ali.

CENSURE GLOBALE DU WEB

Classée parmi les "ennemis d'Internet" par Reporters sans frontières, la Tunisie pratique un filtrage global d'Internet au niveau des fournisseurs d'accès, tous contrôlés par le pouvoir. Outre une "liste noire" de sites, régulièrement modifiée, les fournisseurs d'accès doivent également censurer certains mots-clefs. Officiellement, la censure ne concerne que le terrorisme et la pornographie, mais de nombreux journalistes et les militants des droits de l'homme se plaignent d'une mise sous surveillance de leur connexion Internet et de leur boîte e-mail, quand il ne s'agit pas de piratage pur et simple de leur site ou de leur page Facebook.

"Les autorités s'intéressent de près aux proxies" (outils permettant de masquer l'origine de sa connexion, très utilisés pour contourner les blocages), note aussi Reporters sans frontières. Sans attendre de nouvelles mesures, les activistes tunisiens ont commencé le développement de nouveaux moyens pour contourner la censure.
Le Monde.fr