vendredi 19 février 2010

Ghazi Mellouli - L'homme qui en savait trop

'est un miraculé. L'homme d'affaires tunisien Ghazi Mellouli, 45 ans, n'aurait pas dû survivre à la tentative d'assassinat dont il a été victime, le 18 novembre 2009.

C'était le jour du match de football Algérie-Egypte qualificatif pour la Coupe du monde 2010, qui se jouait au Soudan. Mellouli regarde la télévision dans le salon de la villa qu'il a louée dans un complexe résidentiel de Tripoli (Libye), en bord de mer. Il parle en même temps au téléphone avec un marchand d'avions français, Yves D., à Genève. "Soudain, j'ai entendu des cris aigus, raconte au Monde ce témoin. Je n'ai plus reconnu la voix de Mellouli. Ça a duré une quarantaine de secondes avant que la ligne soit coupée. Je n'ai pas compris ce qui se passait."

De fait, quelqu'un s'est approché de Mellouli par-derrière, l'a ceinturé puis lui a porté plusieurs coups de poignard. L'agresseur, dit-il, n'est autre que son ancien chauffeur, un Tunisien qui a pris l'initiative inattendue de le rejoindre à Tripoli, quelques jours plus tôt.

Mellouli hurle : "Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu es devenu fou ?" L'autre répond : "Ne bouge pas ou je te frappe encore." L'agresseur relâche sa victime quelques secondes, le temps de sortir de sa poche une corde et de l'adhésif. "Il préparait une mise en scène pour faire croire à un cambriolage qui aurait mal tourné", pense Ghazi Mellouli.

L'homme d'affaires profite de ce bref répit pour reprendre l'avantage, malgré ses blessures. Dans le corps-à-corps qui va suivre, le poignard vole à l'autre bout de la pièce. Mellouli réussit à se relever. Il ouvre la porte de la villa et prend la fuite, chancelant, les entrailles à demi hors de l'abdomen. "Je les ai tenues, comme une boule sous ma chemise, jusqu'à l'arrivée des sauveteurs", se souvient-il.

Son agresseur, lui, s'enfuit vers la plage. Un complice l'attend, vraisemblablement dans une voiture. La frontière tuniso-libyenne n'étant qu'à une heure et demie de Tripoli par la route, il paraît plausible qu'il ait regagné la Tunisie, avant même que la police libyenne ait eu le temps de réagir.

Transporté aux urgences, Mellouli va passer cinq heures sur la table d'opération. L'estomac et le foie ont été sérieusement endommagés, mais aussi la vésicule biliaire, l'aine, la main, l'épaule... Le blessé reste plusieurs jours dans un état critique, mais, contre toute attente, il s'en sort. "On dit souvent le pire des médecins libyens, mais, ce jour-là, ils m'ont sauvé la vie !", remarque-t-il.

Mi-décembre 2009, Mellouli est transféré en France, grâce à l'intervention de son frère qui a la nationalité française. Il subit une seconde opération. A présent, en convalescence à Paris, il s'apprête à faire une demande d'asile politique à la France. A intervalles réguliers, il reçoit sur son portable des coups de fil et des SMS de menace de mort, en provenance de Tunisie. "Ton heure est venue !", "Adieu pour toi", ou encore : "Ta mère et ta soeur (restées en Tunisie) vont payer pour toi !"

Qui en veut à sa vie et pourquoi ? Sur ordre de qui, surtout, son agresseur a-t-il agi, le 18 novembre à Tripoli ? "Il n'a pas l'âme d'un assassin. Pour qu'il en soit venu là, c'est qu'on l'a menacé, j'en suis convaincu", affirme Ghazi Mellouli.

Pas un instant, l'homme d'affaires tunisien ne met en cause la Libye. Il se voit, dit-il, plutôt au coeur d'un règlement de comptes politico-mafieux orchestré par l'un des clans au pouvoir à Tunis. Sollicitées par Le Monde à plusieurs reprises, les autorités tunisiennes n'ont pas souhaité réagir à cette affaire.

L'agresseur de Mellouli, en tout cas, est libre de ses mouvements, en Tunisie, en dépit de la plainte déposée contre lui auprès des autorités libyennes et tunisiennes. Pour Thibault de Montbrial, l'avocat français de M ; Mellouli, il est évident que son agresseur a bénéficié de "solides complicités", depuis la Tunisie, pour mener son opération. "Il a fallu notamment qu'il paye les 1 000 dollars de visa d'entrée en Libye et qu'il quitte le secteur, dissimulé au fond d'une voiture, couvert du sang de sa victime", souligne Me de Montbrial.

Ghazi Mellouli en saurait-il trop ? Depuis toujours, ce faux dilettante baigne dans le milieu tunisien des affaires. Il connaît mieux que personne les clans qui s'accaparent les richesses de la Tunisie depuis des années. Et pour cause : il a fait partie de ce marigot avant d'en être chassé.

Quand il se lance dans les affaires, sa bonne étoile s'appelle Moncef Ben Ali. C'est un ami. Il est en outre le frère cadet de Zine El-Abidine Ben Ali, à l'époque ministre de l'intérieur. Après que Zine El-Abidine Ben Ali eut accédé à la présidence de la République, en 1987, Mellouli s'associe avec Moncef Ben Ali pour importer des matières premières industrielles. Ils touchent des commissions florissantes. Et les démêlés de Moncef Ben Ali avec la justice française ne les dérangent pas trop. Impliqué dans un réseau de trafic de drogue, dit la "Couscous Connection", le frère du président est condamné par défaut, en novembre 1992, à dix ans de prison par un tribunal parisien. Pendant plusieurs années, le tandem Moncef Ben Ali-Ghazi Mellouli fonctionne bien. Le nom de Ben Ali ouvre toutes les portes.

Le vent va pourtant tourner. Leïla Trabelsi, que le chef de l'Etat a épousée en 1992, est bien décidée à asseoir son pouvoir. Au fil du temps, la nouvelle première dame va écarter tous ceux qui ne sont pas de son clan ou de sa fratrie. Kamel Eltaïef, ami intime du président, est mis sur la touche. Moncef Ben Ali ne tarde pas à découvrir que les Trabelsi - Moncef Trabelsi en particulier - ne sont pas ses alliés, bien au contraire. Quant à Slim Chiboub, l'époux d'une fille née du premier mariage du président - jusque-là considéré comme le gendre préféré du chef de l'Etat -, il tombe en disgrâce, de même que ses amis.

"D'année en année, le clan des Trabelsi est monté en puissance. Sous la houlette de la présidente, les frères et soeurs (onze) se sont emparés des secteurs les plus lucratifs : aviation, transport maritime, télécommunications, agroalimentaire, hôtellerie, foncier... Rien ne leur a échappé", souligne Ghazi Mellouli. Ce sera bientôt au tour du nouveau "gendre préféré", Sakhr El-Materi, époux d'une fille née du second mariage du président, de faire une carrière aussi fulgurante qu'inattendue. La population tunisienne assiste, frustrée mais paralysée par la peur, à cette confiscation des ressources du pays.

Face à ce rouleau compresseur, le binôme Moncef Ben Ali-Ghazi Mellouli a du mal à résister. Un tournant se produit le 15 mai 1996. Ce jour-là, Moncef Ben Ali est retrouvé mort dans sa chambre à Tunis. Officiellement, le frère du président a succombé à une crise cardiaque. "Pour moi, les causes de ce décès restent obscures", lâche Mellouli, sans s'étendre davantage.

Le choc est rude. D'un coup, il a perdu un ami et un protecteur. Sa disgrâce est signée. Elle se confirme à l'été 2001. Du jour au lendemain, Mellouli se retrouve sous les verrous. "J'ai été condamné à huit ans de prison pour des supposés abus de confiance ou des dettes que je n'avais jamais contractées", raconte-t-il. Des amis interviennent. En appel, sa peine est réduite à quatre ans. Puis, en cassation, il est gracié.

A l'été 2003, Mellouli retrouve la liberté. Mais ce n'est plus le même homme. Lui, que la politique et la question des libertés n'ont jamais intéressé, a côtoyé pendant sa détention son exact opposé : Hamma Hammami, le dirigeant du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (POCT, interdit), mari de la célèbre avocate et défenseur des droits de l'homme Radhia Nasraoui. Etonnamment, les deux hommes ont fraternisé. "Avant de partager ma cellule avec lui, j'aurais juré qu'Hammami était le diable ! Or il est devenu mon ami et même mon frère", dit-il. Ghazi Mellouli découvre par ailleurs en prison une autre Tunisie. "J'ai vu des chambrées de 350 hommes entassés, dormant à même le sol ! J'ai vu des détenus qui se tailladaient les veines pour échapper à cet enfer ! J'en ai vu d'autres torturés. C'est là que j'ai compris qu'il ne s'agissait pas d'une invention des ONG", avoue-t-il.

Sorti de prison, Mellouli se lance dans le transport maritime des hydrocarbures. Il se heurte, dit-il, de nouveau au clan des Trabelsi et se voit l'objet d'interdictions répétées de sortie du territoire, sans motif. "J'ai essayé de composer avec eux. Rien à faire. J'ai été la cible d'un harcèlement indescriptible", raconte-t-il.

Pierre Bonnard, un homme d'affaires français avec lequel Mellouli a monté des opérations d'affrètement maritime, confirme ces propos. "On n'a pas cessé de le racketter. A chaque fois qu'il voulait entrer ou sortir de Tunisie, Mellouli devait verser des dizaines de milliers de dollars en liquide", raconte-t-il. Pierre Bonnard a, par ailleurs, été le témoin direct de l'animosité des Trabelsi à l'encontre de son associé. "En mars 2007, j'ai rencontré Moncef Trabelsi à l'aéroport d'Orly, se souvient-il. Il m'a parlé de Mellouli avec une véritable haine."

Lassé de ces intimidations, Ghazi Mellouli s'exile en 2008. Il s'installe en Libye où il décroche un contrat agricole. C'est là que ses ennemis le rattrapent... "Je ne cherche pas à me faire passer pour un saint, mais il est grand temps que je parle. C'est ma façon à moi de retrouver ma dignité, assure-t-il. Il règne aujourd'hui en Tunisie un climat de Far West, marqué par le racket, les règlements de comptes et l'impunité qu'impose le clan Trabelsi. J'en suis la preuve, heureusement vivante..."

Florence Beaugé

Ghazi Mellouli - L'homme qui en savait trop

'est un miraculé. L'homme d'affaires tunisien Ghazi Mellouli, 45 ans, n'aurait pas dû survivre à la tentative d'assassinat dont il a été victime, le 18 novembre 2009.

C'était le jour du match de football Algérie-Egypte qualificatif pour la Coupe du monde 2010, qui se jouait au Soudan. Mellouli regarde la télévision dans le salon de la villa qu'il a louée dans un complexe résidentiel de Tripoli (Libye), en bord de mer. Il parle en même temps au téléphone avec un marchand d'avions français, Yves D., à Genève. "Soudain, j'ai entendu des cris aigus, raconte au Monde ce témoin. Je n'ai plus reconnu la voix de Mellouli. Ça a duré une quarantaine de secondes avant que la ligne soit coupée. Je n'ai pas compris ce qui se passait."

De fait, quelqu'un s'est approché de Mellouli par-derrière, l'a ceinturé puis lui a porté plusieurs coups de poignard. L'agresseur, dit-il, n'est autre que son ancien chauffeur, un Tunisien qui a pris l'initiative inattendue de le rejoindre à Tripoli, quelques jours plus tôt.

Mellouli hurle : "Mais qu'est-ce que tu fais ? Tu es devenu fou ?" L'autre répond : "Ne bouge pas ou je te frappe encore." L'agresseur relâche sa victime quelques secondes, le temps de sortir de sa poche une corde et de l'adhésif. "Il préparait une mise en scène pour faire croire à un cambriolage qui aurait mal tourné", pense Ghazi Mellouli.

L'homme d'affaires profite de ce bref répit pour reprendre l'avantage, malgré ses blessures. Dans le corps-à-corps qui va suivre, le poignard vole à l'autre bout de la pièce. Mellouli réussit à se relever. Il ouvre la porte de la villa et prend la fuite, chancelant, les entrailles à demi hors de l'abdomen. "Je les ai tenues, comme une boule sous ma chemise, jusqu'à l'arrivée des sauveteurs", se souvient-il.

Son agresseur, lui, s'enfuit vers la plage. Un complice l'attend, vraisemblablement dans une voiture. La frontière tuniso-libyenne n'étant qu'à une heure et demie de Tripoli par la route, il paraît plausible qu'il ait regagné la Tunisie, avant même que la police libyenne ait eu le temps de réagir.

Transporté aux urgences, Mellouli va passer cinq heures sur la table d'opération. L'estomac et le foie ont été sérieusement endommagés, mais aussi la vésicule biliaire, l'aine, la main, l'épaule... Le blessé reste plusieurs jours dans un état critique, mais, contre toute attente, il s'en sort. "On dit souvent le pire des médecins libyens, mais, ce jour-là, ils m'ont sauvé la vie !", remarque-t-il.

Mi-décembre 2009, Mellouli est transféré en France, grâce à l'intervention de son frère qui a la nationalité française. Il subit une seconde opération. A présent, en convalescence à Paris, il s'apprête à faire une demande d'asile politique à la France. A intervalles réguliers, il reçoit sur son portable des coups de fil et des SMS de menace de mort, en provenance de Tunisie. "Ton heure est venue !", "Adieu pour toi", ou encore : "Ta mère et ta soeur (restées en Tunisie) vont payer pour toi !"

Qui en veut à sa vie et pourquoi ? Sur ordre de qui, surtout, son agresseur a-t-il agi, le 18 novembre à Tripoli ? "Il n'a pas l'âme d'un assassin. Pour qu'il en soit venu là, c'est qu'on l'a menacé, j'en suis convaincu", affirme Ghazi Mellouli.

Pas un instant, l'homme d'affaires tunisien ne met en cause la Libye. Il se voit, dit-il, plutôt au coeur d'un règlement de comptes politico-mafieux orchestré par l'un des clans au pouvoir à Tunis. Sollicitées par Le Monde à plusieurs reprises, les autorités tunisiennes n'ont pas souhaité réagir à cette affaire.

L'agresseur de Mellouli, en tout cas, est libre de ses mouvements, en Tunisie, en dépit de la plainte déposée contre lui auprès des autorités libyennes et tunisiennes. Pour Thibault de Montbrial, l'avocat français de M ; Mellouli, il est évident que son agresseur a bénéficié de "solides complicités", depuis la Tunisie, pour mener son opération. "Il a fallu notamment qu'il paye les 1 000 dollars de visa d'entrée en Libye et qu'il quitte le secteur, dissimulé au fond d'une voiture, couvert du sang de sa victime", souligne Me de Montbrial.

Ghazi Mellouli en saurait-il trop ? Depuis toujours, ce faux dilettante baigne dans le milieu tunisien des affaires. Il connaît mieux que personne les clans qui s'accaparent les richesses de la Tunisie depuis des années. Et pour cause : il a fait partie de ce marigot avant d'en être chassé.

Quand il se lance dans les affaires, sa bonne étoile s'appelle Moncef Ben Ali. C'est un ami. Il est en outre le frère cadet de Zine El-Abidine Ben Ali, à l'époque ministre de l'intérieur. Après que Zine El-Abidine Ben Ali eut accédé à la présidence de la République, en 1987, Mellouli s'associe avec Moncef Ben Ali pour importer des matières premières industrielles. Ils touchent des commissions florissantes. Et les démêlés de Moncef Ben Ali avec la justice française ne les dérangent pas trop. Impliqué dans un réseau de trafic de drogue, dit la "Couscous Connection", le frère du président est condamné par défaut, en novembre 1992, à dix ans de prison par un tribunal parisien. Pendant plusieurs années, le tandem Moncef Ben Ali-Ghazi Mellouli fonctionne bien. Le nom de Ben Ali ouvre toutes les portes.

Le vent va pourtant tourner. Leïla Trabelsi, que le chef de l'Etat a épousée en 1992, est bien décidée à asseoir son pouvoir. Au fil du temps, la nouvelle première dame va écarter tous ceux qui ne sont pas de son clan ou de sa fratrie. Kamel Eltaïef, ami intime du président, est mis sur la touche. Moncef Ben Ali ne tarde pas à découvrir que les Trabelsi - Moncef Trabelsi en particulier - ne sont pas ses alliés, bien au contraire. Quant à Slim Chiboub, l'époux d'une fille née du premier mariage du président - jusque-là considéré comme le gendre préféré du chef de l'Etat -, il tombe en disgrâce, de même que ses amis.

"D'année en année, le clan des Trabelsi est monté en puissance. Sous la houlette de la présidente, les frères et soeurs (onze) se sont emparés des secteurs les plus lucratifs : aviation, transport maritime, télécommunications, agroalimentaire, hôtellerie, foncier... Rien ne leur a échappé", souligne Ghazi Mellouli. Ce sera bientôt au tour du nouveau "gendre préféré", Sakhr El-Materi, époux d'une fille née du second mariage du président, de faire une carrière aussi fulgurante qu'inattendue. La population tunisienne assiste, frustrée mais paralysée par la peur, à cette confiscation des ressources du pays.

Face à ce rouleau compresseur, le binôme Moncef Ben Ali-Ghazi Mellouli a du mal à résister. Un tournant se produit le 15 mai 1996. Ce jour-là, Moncef Ben Ali est retrouvé mort dans sa chambre à Tunis. Officiellement, le frère du président a succombé à une crise cardiaque. "Pour moi, les causes de ce décès restent obscures", lâche Mellouli, sans s'étendre davantage.

Le choc est rude. D'un coup, il a perdu un ami et un protecteur. Sa disgrâce est signée. Elle se confirme à l'été 2001. Du jour au lendemain, Mellouli se retrouve sous les verrous. "J'ai été condamné à huit ans de prison pour des supposés abus de confiance ou des dettes que je n'avais jamais contractées", raconte-t-il. Des amis interviennent. En appel, sa peine est réduite à quatre ans. Puis, en cassation, il est gracié.

A l'été 2003, Mellouli retrouve la liberté. Mais ce n'est plus le même homme. Lui, que la politique et la question des libertés n'ont jamais intéressé, a côtoyé pendant sa détention son exact opposé : Hamma Hammami, le dirigeant du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (POCT, interdit), mari de la célèbre avocate et défenseur des droits de l'homme Radhia Nasraoui. Etonnamment, les deux hommes ont fraternisé. "Avant de partager ma cellule avec lui, j'aurais juré qu'Hammami était le diable ! Or il est devenu mon ami et même mon frère", dit-il. Ghazi Mellouli découvre par ailleurs en prison une autre Tunisie. "J'ai vu des chambrées de 350 hommes entassés, dormant à même le sol ! J'ai vu des détenus qui se tailladaient les veines pour échapper à cet enfer ! J'en ai vu d'autres torturés. C'est là que j'ai compris qu'il ne s'agissait pas d'une invention des ONG", avoue-t-il.

Sorti de prison, Mellouli se lance dans le transport maritime des hydrocarbures. Il se heurte, dit-il, de nouveau au clan des Trabelsi et se voit l'objet d'interdictions répétées de sortie du territoire, sans motif. "J'ai essayé de composer avec eux. Rien à faire. J'ai été la cible d'un harcèlement indescriptible", raconte-t-il.

Pierre Bonnard, un homme d'affaires français avec lequel Mellouli a monté des opérations d'affrètement maritime, confirme ces propos. "On n'a pas cessé de le racketter. A chaque fois qu'il voulait entrer ou sortir de Tunisie, Mellouli devait verser des dizaines de milliers de dollars en liquide", raconte-t-il. Pierre Bonnard a, par ailleurs, été le témoin direct de l'animosité des Trabelsi à l'encontre de son associé. "En mars 2007, j'ai rencontré Moncef Trabelsi à l'aéroport d'Orly, se souvient-il. Il m'a parlé de Mellouli avec une véritable haine."

Lassé de ces intimidations, Ghazi Mellouli s'exile en 2008. Il s'installe en Libye où il décroche un contrat agricole. C'est là que ses ennemis le rattrapent... "Je ne cherche pas à me faire passer pour un saint, mais il est grand temps que je parle. C'est ma façon à moi de retrouver ma dignité, assure-t-il. Il règne aujourd'hui en Tunisie un climat de Far West, marqué par le racket, les règlements de comptes et l'impunité qu'impose le clan Trabelsi. J'en suis la preuve, heureusement vivante..."

Florence Beaugé

dimanche 14 février 2010

Pertinence et publicité sur Google : un marché de dupes

Le succès de Google repose sur la confiance que les internautes accordent à son moteur de recherche. En une douzaine d'années, l'éditeur américain est parvenu à modifier notre rapport au monde au travers des informations qu'il affiche sur notre écran. Dès lors que nous souhaitons trouver des éléments de réponse à une nouvelle question qui se pose dans notre vie, nous avons rendez-vous avec Google.

Google a construit son leadership sur la pertinence qu'il est en mesure de produire sur Internet pour filtrer les informations présentées à chaque utilisateur.

De quoi vit Google ? De la publicité vendue par son service Adwords. La quasi-totalité du chiffre d'affaires de Google provient des ressources dégagées par l'insertion d'annonces publicitaires sur Internet. Le moteur de recherche californien affiche donc globalement deux catégories de pages. D'une part, les pages de résultats correspondant à des requêtes extérieures à tout intérêt marchand, c'est-à-dire n'intégrant aucune publicité. D'autre part, les pages de résultats qui comportent des liens sponsorisés, car les mots-clés à l'origine de la recherche correspondent à des produits disponibles à la vente, dont certains annonceurs souhaitent assurer la promotion.

La pertinence des réponses de Google est très élevée sur les requêtes non marchandes, ce qui explique d'ailleurs pour beaucoup le rayonnement de l'entreprise californienne. Sur ces pages sans publicité, Google ne génère aucune forme de rentrée financière directe. Par contre, sur les restitutions où des publicités sont affichées en haut ou à droite de l'écran, et en vis-à-vis des liens présentés au centre de la page issus des travaux d'indexation automatique menés par Google (résultats dits "naturels"), le contexte est totalement différent. Les résultats naturels sont en effet incorporés gratuitement, par opposition aux publicités qui sont payantes pour les annonceurs. Dans ces conditions, la quête de pertinence est encadrée par une quête de profits : Google peut amener les internautes, soit à cliquer sur les publicités qui lui permettent de générer son chiffre d'affaires, soit à suivre les liens des résultats naturels.

Prenons un exemple. Vous projetez d'acquérir un modèle identifié de luminaire fabriqué par une entreprise allemande, qui distribue ses produits en France par l'intermédiaire de revendeurs. Sur Internet, deux de ces professionnels ont décidé de faire de la publicité à titre payant via Adwords : l'un propose le produit à 250 euros, l'autre à 300 euros. Un troisième revendeur est également présent sur Internet. Celui-ci vend le produit à 200 euros, et il préfère ne pas recourir aux liens sponsorisés pour consacrer ses dépenses à l'amélioration de son site.

Maintenant, que peut-il se passer lorsque vous recherchez de chez vous sur Google le modèle que vous convoitez ? Si vous visualisez le produit à 200 euros, vous l'achetez, et dans le temps Google ne gagne rien, car même si vous cliquez sur les publicités, les deux annonceurs payants renonceront progressivement à leurs dépenses auprès d'Adwords face à l'impossibilité d'établir un volume suffisant de ventes. Si l'offre à 200 euros est absente, vous vous orientez vers les publicités, et vous choisirez sans doute le luminaire à 250 euros. Le revendeur à 300 euros abandonnera donc le service publicitaire Adwords, sauf si Google fait disparaître à son tour de votre écran la proposition à 250 euros… Pertinence ou non-pertinence ? C'est tout simplement Google qui choisit la façon de vous renseigner.

Contractuellement, les annonceurs Adwords ne disposent d'aucune garantie de la part de Google sur le fait que leurs publicités respectives soient affichées auprès de tous les utilisateurs établissant la même recherche. Google a organisé ses services pour pouvoir décider, entièrement seul, des liens sponsorisés qui sont présentés à chaque internaute. Et évidemment, Google décide aussi de la composition de l'espace accueillant les résultats naturels.

Google est une entreprise commerciale. Par définition, sa stratégie vise à pouvoir satisfaire le plus large spectre possible de clients qui acceptent de payer ses prestations. Adwords repose par ailleurs sur la promesse d'une tarification utilisant le principe de l'enchère entre annonceurs. Plus les candidats à la publicité acceptent de rehausser le prix qu'ils se destinent à payer pour être visibles, plus leurs liens sponsorisés sont susceptibles d'être affichés sur les postes d'un grand nombre d'internautes établissant la recherche. On comprend alors les motivations qu'a Google à fidéliser, dans chaque environnement concurrentiel, un maximum d'annonceurs possibles. Plus les clients Adwords pourront être nombreux à percevoir les retombées de leurs investissements publicitaires sur le système, en y trouvant des prospects, plus ils seront tentés de faire monter les mises pour être présents sur les pages de l'entreprise américaine.

Avec Google, les internautes sont appelés à fonctionner sous l'idée que les propositions des trois revendeurs du modèle de luminaire apparaîtront systématiquement sur leurs écrans lorsqu'ils établiront la recherche. Un examen un peu plus approfondi du modèle économique de l'éditeur californien permet pourtant de douter que l'offre à 200 euros puisse y figurer le plus souvent en bonne place. En ce qui concerne les publicités, l'affichage simultané des deux propositions sur l'ensemble des pages de résultats aboutirait à voir le revendeur à l'origine de l'offre à 250 euros concentrer la plupart des transactions. Pour un produit neuf standard, le professionnel proposant le luminaire à 300 euros se retrouverait, assez invariablement, dans la situation de payer à Google l'affichage de sa publicité pour permettre aux internautes de comparer, avant que ceux-ci orientent leurs achats vers l'offre concurrente plus attractive en termes de prix. Ainsi, le revendeur malheureux serait peu à peu poussé vers la sortie, ce qui permettrait à l'annonceur le plus compétitif de présider à l'évolution des enchères, aux dépens des gains de Google.

Ce petit cas pratique permet de repérer le levier de croissance sur lequel peut s'appuyer Google dans son activité : pour maintenir sur le circuit une offre peu avantageuse, et donc faire monter les enchères entre annonceurs, l'unique recours possible est de la privilégier dans le classement des liens sponsorisés, en faisant même disparaître de l'écran de certains utilisateurs, le cas échéant, les propositions les plus attirantes.

Face à la simplicité de la page de recherche de Google, il est difficile d'imaginer que des mécanismes complexes puissent être engagés, à chaque requête, dans le but d'optimiser les rendements financiers escomptés au travers de l'affichage des publicités. Pourtant, il s'agit là du business le plus ancien de l'entreprise, et celui-ci ne s'appuie certainement pas sur une quelconque forme d'improvisation.

Ni philanthropique ni trop ouvertement mercantile, Google ne s'explique sur son fonctionnement que du bout des lèvres, et assure globalement de ses bonnes intentions. Dans un tel contexte, dès lors que des décisions d'achat sont en vue, on regrette que la perspective d'un développement fondé sur l'entretien d'une pertinence relative, et individualisée, reste ouverte : en se réservant la possibilité de réguler les résultats proposés à chaque internaute, Google gagne le pouvoir de répartir les flux d'audience entre les différents annonceurs. L'éditeur américain dessine ainsi un cadre très favorable à la hausse générale et durable des enchères, aussi bien qu'à sa prospérité. De ce fait, sous couvert de "pertinence", le système peut se donner les moyens de légitimer une non-pertinence à l'échelle de chacun, au mépris de la compétitivité réelle des offres proposées par les annonceurs, et des bénéfices que pourraient en tirer les utilisateurs.

Sans remettre en doute la bienveillance du projet californien, il semble nécessaire de pouvoir écarter cette hypothèse, ou, à défaut, d'en aviser le consommateur, qui court le risque d'agir, en de multiples occasions, sous la foi d'un excès de confiance.

Renaud Chareyre est l'auteur de Google Spleen, Interactive Lab, 2009.

mercredi 10 février 2010

Aux Etats-Unis, les "walk away" laissent leur maison... et leur dette aux banquiers

airfield, à 65 kilomètres de San Francisco (Californie), est l'un de ces lieux où les cadres californiens sont, depuis 2004, venus chercher qualité de vie et immobilier abordable. Dans cette ville nouvelle, ils se sont fait construire de belles maisons avec piscine, jardin et un garage pour trois véhicules. Beaucoup ont choisi de quitter leur appartement en ville pour acheter une de ces villas. Et pour financer ce rêve à 800 000 dollars (près de 600 000 euros), sûrs de faire, grâce à la hausse des prix de l'immobilier, une bonne affaire, ils ont emprunté sur 30 ans.

Aujourd'hui, ces quartiers sont un désastre urbain, un désert. Les propriétaires insolvables ont déjà vu leur villa saisie ou sont menacés d'expropriation et les commerçants partent les uns après les autres. Pour les rares habitants qui restent, la situation est inextricable : leur villa ne vaut plus que 40 % ou 50 % du prix payé, ils n'ont pas commencé à rembourser le capital et n'entrevoient aucune perspective de revalorisation de leur bien. De plus en plus nombreux sont ceux qui "se tirent" - walk away, dit-on ici. Bien que solvables, ils cessent, en toute légalité, de rembourser leur emprunt. Que la banque se débrouille ! Le prêteur récupère la maison et les "propriétaires", eux, sont libérés de leur dette.

Des Fairfield, il y en a partout aux Etats-Unis. Au total, 11 millions de ménages, soit 23 % des emprunteurs immobiliers, sont actuellement under water (sous la ligne de flottaison), c'est-à-dire disposant d'un appartement dont la valeur est inférieure au montant emprunté. Cette proportion va jusqu'à 65 % en Californie, en Floride, au Nevada, en Arizona, dans le Michigan ou en Géorgie. Selon la société d'études immobilière First American CoreLogic, 2,2 millions de ménages ont vu la valeur de leur patrimoine chuter de plus de 50 % depuis l'achat.

En Californie, la pratique du short sale, c'est-à-dire la vente à perte, se répand : elle permet à un propriétaire de se libérer de sa dette en vendant à prix bradé, après accord de la banque. "A Los Angeles, 21 % des biens à vendre sont issus de saisies et 34 % sont en short sale, car les établissements bancaires ont compris l'intérêt de cette solution par rapport à la saisie", témoigne Alain Silverston, un agent immobilier français installé en Californie.

Il cite l'exemple des Donavan. Ils ont acquis, en 2008, une villa pour 590 000 dollars et la revendent 429 000 dollars, en partant vivre à quelques kilomètres de là, dans un logement loué 2 000 dollars, soit moins que les 3 800 dollars de leurs anciennes mensualités de remboursement. Une économie bienvenue car leurs revenus ont chuté, Mme Donovan ne travaillant plus qu'à mi-temps dans l'immobilier, son époux ne percevant plus les bonus et primes d'antan.

A peine le phénomène de walk away était-il apparu qu'Henry Paulson, le secrétaire au Trésor sous George Bush, traitait ses adeptes de "spéculateurs". Président de l'Association des banquiers du crédit immobilier (Mortgage Bankers Association), John Courson leur a, lui, récemment lancé un appel : "Pensez au mauvais exemple que vous donnez à votre famille, à vos enfants et vos amis." Et même Barack Obama leur a demandé de se montrer "responsables".

Les Donavan trouvent-ils leur évasion immorale ? La question les amuse : ils sont bien contents d'avoir feinté leur banquier. La proportion des emprunteurs qui cessent volontairement de payer leur crédit atteindrait 3 %, mais une étude LA Times-Real Estate Economy Watch de décembre 2009 révèle que 10 % des sondés sont tentés par cette option. Et l'argument du comportement antisocial ou immoral ne tient pas, surtout venant des banquiers, puisqu'eux-mêmes s'adonnent à cette pratique lorsqu'ils y trouvent leur intérêt !

Dans le New York Times du 10 janvier, Roger Lowenstein, propriétaire du fonds d'investissement éthique Sequoia, donnait l'exemple de la banque d'affaires Morgan Stanley qui avait acquis cinq immeubles de bureaux de haut standing à San Francisco lorsque le marché était au plus haut, et qui a cessé de les payer depuis l'effondrement immobilier. "Personne, à Wall Street, ne l'accuse d'immoralité", note-t-il. Le promoteur Tishman Speyer et le fonds BlackRock ont annoncé, fin janvier, ne pas pouvoir payer les 16 millions de dollars d'intérêts d'un prêt contracté, en 2006, pour acquérir 11 232 appartements à Manhattan, pour 5,4 milliards de dollars, et qui n'en valent plus, désormais, que 1,8...

Si la stratégie du walk away se répand, elle ne peut qu'amplifier la chute des prix et le nombre de propriétaires under water. Selon la Mortgage Bankers Association, 4,38 % des emprunteurs américains étaient, au troisième trimestre 2009, en procédure de saisie et 9,9 % avaient des retards de paiement, soit un total de 15 % d'emprunteurs en difficultés.


Sylvain Cypel avec Isabelle Rey-Lefebvre

Le prêt "sans recours", une particularité américaine

Dans plus de la moitié des Etats américains, les prêts hypothécaires sont, moyennant une surprime de 0,5 % à 0,7 %, "sans recours", c'est-à-dire non adossés aux revenus des emprunteurs. Impossible donc, pour les organismes de crédit, d'obtenir la saisie des comptes personnels pour recouvrer leur dû. Dans un récent rapport remis au ministère au logement américain, l'économiste Susan Woodward va jusqu'à se féliciter du fait que peu d'emprunteurs connaissent cette disposition. Sinon, explique-t-elle, ils seraient beaucoup plus nombreux à laisser leur appartement en plan pour chercher plus avantageux ailleurs... Le seul risque encouru par ces "déserteurs du crédit" est que leur défaillance les poursuive et les empêche d'obtenir un crédit ailleurs, et durant quelques années. En France, le prêt sans recours est juridiquement possible mais pas pratiqué, les banquiers accordant leur crédit en fonction de la solvabilité du client plus que de la valeur du bien financé.