Depuis trois semaines, une effervescence médiatique sans précédent rattrape deux décennies de mutisme, de mensonges et d'ignorance sur la nature du régime tunisien. La révolution de janvier oppose un démenti cinglant à tous les discours de complaisance ou de complicité qu'il est inutile de recenser ici : un wall of shame se construit actuellement sur Facebook pour archiver la succession des déclarations honteuses des responsables français depuis la prise du pouvoir par Ben Ali en 1987.
Comment expliquer que de si nombreuses voix tunisiennes, depuis près de vingt ans, aient alerté l'opinion publique sans être entendues ? Comment comprendre qu'après tant de rapports de la Ligue tunisienne des droits de l'homme relayés par la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), Amnesty International, Reporters sans frontières, la Tunisie ait continué à passer pour le pays ami vanté par les slogans publicitaires ?
Ben Ali a d'abord réussi, à l'intérieur du pays, à réduire la parole publique autorisée à un niveau de médiocrité rarement atteint. J'ai vécu, enfant, en Tunisie le "coup d'Etat médical" du 7 novembre 1987 et grandi dans le régime de Ben Ali. Comme tous les proches, conjoints et enfants des militants des droits de l'homme, journalistes et opposants - Sihem Ben Sedrine, Hamma Hammami, Radhia Nasraoui, Taoufik Ben Brik parmi tant d'autres -, j'ai été, plus que le reste de la population tunisienne, et plus tôt qu'elle, peut-être, exaspérée par la prose perverse du régime parce que nous avons été confrontés à l'écart entre le discours public et le prix que ces adversaires du régime ont payé individuellement - grèves de la faim, emprisonnement, harcèlement de tout ordre, procès arbitraires.
En 1992, après avoir quitté la Tunisie, où j'ai grandi, pour étudier en France, chaque retour a d'abord été le choc du contact avec la langue de la dictature. N'en déplaise à Frédéric Mitterrand, la Tunisie de Ben Ali a bien été la moins équivoque des dictatures, pour qui se donnait la peine d'ouvrir les yeux et de ne pas se boucher les oreilles. De l'arrivée à l'aéroport jusque dans la plus misérable des échoppes, dans les halls d'hôtel clinquants, sur les routes, des affiches de Ben Ali ornées de slogans à la gloire de l'"Artisan du changement" : "Ensemble derrière Ben Ali" ou encore "Ben Ali, on t'aime".
Dans les taxis, impossible d'éviter l'omniprésente RTCI, Radio Tunis Chaîne Internationale : entre la millième rediffusion d'un tube ringard de pop occidentale - Whitney Houston ou Elton John - et un échange navrant avec un auditeur, le flash info : inlassablement, avant les brèves indigentes de l'actualité internationale, une série de communiqués lus par le "journaliste" porte-voix du régime, du type : "Le président Zine El-Abidine Ben Ali incite en permanence les associations et les organisations nationales à adhérer avec une responsabilité totale et avec efficience à la vie publique et au processus de développement global."
On n'a pas seulement étouffé un peuple en le privant de tout espace de parole et de contestation mais aussi en produisant une novlangue inédite, hybridation monstrueuse de verbiage technocratique, de lexique pompeux, d'un usage délirant de la majuscule : l'"Ere du Renouveau", la "Voie du Développement ", la "Promotion du Changement" ont noirci des milliers de pages des journaux officiels que plus aucun Tunisien ne se donnait la peine de lire depuis de nombreuses années.
Il faudrait de toute urgence archiver tous les numéros de La Presse, l'organe de propagande bénaliste où l'on pouvait lire à longueur de pages des prouesses stylistiques telles que : "Les journalistes tunisiens ont salué hautement le souci permanent du président Zine El-Abidine Ben Ali de promouvoir davantage le paysage médiatique tunisien, en cohérence avec la mutation qualitative du secteur de la communication, dans le monde, de manière à servir les ambitions de la société tunisienne, préserver son identité civilisationnelle et accroître davantage le rayonnement de la Tunisie, à l'échelle régionale et internationale, dans le cadre de l'engagement pour la crédibilité, l'objectivité et l'allégeance à la Tunisie."
Comment a-t-on pu penser si longtemps que les symptômes de la dictature sont uniquement l'assassinat politique en pleine rue ? Le cas tunisien a témoigné avec une forme de génie de la bassesse que la dictature manifeste aussi dans l'instrumentalisation des discours que les opinions et les dirigeants occidentaux veulent entendre.
C'est ainsi qu'au moment où de plus en plus de voix, tunisiennes et occidentales, commençaient, dans les années 1990, à alerter sur la situation des droits de l'homme, le régime tunisien a inventé une ahurissante propagande en faveur des droits de l'homme, promouvant à tout-va la liberté d'expression dans un pays où presque aucun journal occidental d'information n'était disponible dans le hall d'un aéroport international, où Libération et Le Monde entraient au compte-gouttes, régulièrement interdits pendant plusieurs mois. En revanche, quotidiennement, les Tunisiens se sont vu infliger une prose pathétique, voire comique.
Alors même que tous les journaux d'opposition étaient peu à peu laminés, alors que le droit d'association était supprimé, qu'aucune manifestation n'a jamais été autorisée, pendant que les opposants politiques étaient harcelés, on pouvait lire dans La Presse en 2010 : "Les journalistes tunisiens célèbrent cette fête dans l'engagement à accomplir le rôle qui leur revient dans la consécration des attributs d'une société moderniste et ouverte fondée sur les principes de liberté, de démocratie, de dialogue, de pluralisme et d'acceptation de l'opinion contraire."
Cette détermination puise sa force dans la volonté politique du président qui ne cesse d'accorder au secteur de l'information et de la communication une attention particulière et un appui constant et qui oeuvre inlassablement à renforcer davantage le rôle de ce secteur dans l'impulsion du processus démocratique pluraliste, à travers la consécration d'une information libre, pluraliste et objective qui répond aux aspirations et aux intérêts du citoyen et qui interagit avec ses préoccupations et ambitions, sur la base du principe que la responsabilité est le corollaire de la liberté.
J'ai aussi le souvenir surréaliste d'un Festival du logiciel libre organisé dans le port de plaisance d'une ville touristique : des chaises en plastique, vides, surmontées de bannières blanches avec des slogans, quelques types en bermuda et tongs, avachis derrière un ordinateur, écran éteint, et des touristes en short flânant devant, indifférents.
La cause des femmes, extraordinaire caution auprès des opinions publiques occidentales, a elle aussi été totalement manipulée par le régime de Ben Ali. Voici ce qu'on pouvait lire par exemple dans La Presse en 2003 : "Ouvrant les travaux du congrès, présidé par Chadlia Boukhchina, présidente de l'Union nationale de la femme tunisienne (UNFT), M. Kamel Haj Sassi, secrétaire d'Etat auprès du ministre de la culture, de la jeunesse et des loisirs, a souligné l'intérêt dont bénéficie la jeune fille tunisienne depuis le changement et la place stratégique qu'elle occupe dans l'échelle des priorités du projet social du chef de l'Etat, relevant que la jeunesse féminine est une pionnière dans l'action menée par les associations féminines en matière d'encadrement, d'enracinement des valeurs du Changement et de sensibilisation aux défis de la modernité."
Il n'y a pas jusqu'à la cause environnementale qui n'ait été elle aussi récupérée : alors même que le développement d'un tourisme de masse aux mains de la clique au pouvoir a accéléré une destruction sans précédent du littoral, tous les Tunisiens ont eu l'occasion de se voir gratifier, jusque dans la ville la plus modeste, d'un boulevard de l'Environnement, avenue sinistre, vaguement agrémentée de trois misérables palmiers et de quelques lauriers flétris.
Cette langue absurde et vide imposée dans les frontières d'un pays cadenassé a été soutenue en écho, à l'extérieur, et tout particulièrement en France, par le discours de nombreux responsables politiques, agences de communication et éditorialistes influents. Les arguties lexicales sur la nature du régime tunisien sont le symptôme criant de l'incapacité et du refus franco-français à distinguer le signifiant du signifié. La Tunisie de Ben Ali a servi sur un plateau doré tous les signes démocratiques que l'Occident voulait voir : des femmes cheveux lâchés, des plages accueillant des touristes autorisées à s'exhiber en monokini, des supermarchés remplis, des entreprises accueillies à bras ouverts, une libéralisation des services, une coopération active en faveur de la lutte contre le terrorisme.
L'histoire de la relation franco-française pendant deux décennies est celle d'un aveuglement volontaire, d'une acceptation de tous les signes clinquants d'un toc démocratique. Elle est l'exemple de la complaisance à l'égard du discours de communication, de la capacité des démocraties à rester les yeux figés sur un décor. La fin de la dictature tunisienne est à l'image grotesque de ce qu'on aurait pu qualifier de "dictature d'opérette" si tant d'hommes et de femmes n'avaient pas payé pendant près d'un quart de siècle le prix d'une véritable oppression.
Un despote gominé fuyant en avion, une régente de Carthage se réfugiant quelques jours dans un hôtel de carton-pâte à Disneyland avec une tonne et demie d'or sous le bras : quand les signes de la fin de l'ancien régime sont devenus à ce point criants, il est devenu impossible à la France, aux médias et aux responsables politiques de conserver ses "éléments de langage" sur la Tunisie.
Née en France en 1975, Myriam Marzouki a passé son enfance en Tunisie. Metteure en scène, elle adapte des textes contemporains qui abordent la question politique à travers l'écriture poétique, tels United Problems of coût de la main-d'oeuvre, de Jean-Charles Massera, en 2008, et Europeana, de Patrik Ouredník, en 2009. Elle est la fille du militant des droits de l'homme Moncef Marzouki.
Myriam Marzouki, metteure en scène et professeure de philosophie
Article paru dans l'édition du 23.01.11
mardi 25 janvier 2011
Jean Tulard : "L'an 1789 de la révolution tunisienne"
Jean Tulard, historien, spécialiste de la Révolution française
LEMONDE.FR | 18.01.11 | 18h03 • Mis à jour le 19.01.11 | 12h55
Manifestation devant le ministère de l'intérieur, à Tunis, vendredi matin 14 janvier, avant le départ de Zine El-Abidine Ben Ali.
Manifestation devant le ministère de l'intérieur, à Tunis, vendredi matin 14 janvier, avant le départ de Zine El-Abidine Ben Ali.AFP/FETHI BELAID
Jean Tulard est historien, spécialiste de la Révolution française et des révolutions en général. Selon lui, l'avenir du soulèvement tunisien dépendra du rôle joué par l'armée.
En un mois de soulèvement, le peuple tunisien a obtenu la chute du régime de Zine El-Abidine Ben Ali. S'agit-il d'une révolution ?
Nous sommes en ce moment même dans une phase charnière du soulèvement tunisien. De simple révolte, ce mouvement est en train de devenir une révolution.
Une révolte est un acte spontané, qui naît d'une indignation, d'un ras-le-bol, d'un accès de désespoir. Elle est généralement anarchique, sans chef, sans mot d'ordre, et limitée localement. Autant de caractéristiques qui correspondent parfaitement au cas tunisien, au moins dans ses débuts.
La révolution, elle, prône un changement radical d'hommes, d'institutions, de façon de penser. Pour prendre l'exemple de la Révolution française, le soulèvement était prévisible et ses objectifs connus : égalité, à travers l'abolition des privilèges, suppression des droits féodaux qui pesaient sur les paysans, fin de la monarchie absolue. Le modèle tunisien ne correspond pas à ce schéma, puisqu'il a débuté et perduré sans leader ni assise idéologique.
Mais il suit une trajectoire parallèle à celle de la Révolution française qui rend les deux événements assez comparables. La Révolution est elle aussi passée par une phase d'émeutes avant de pénétrer les esprits d'une part plus importante de la population, comme le 14 juillet 1789 ou le 10 août 1792. Des émeutes de la faim et du chômage, comme en Tunisie.
Une révolte peut donc engendrer une révolution. Pour cela, il faut que les exaspérations de départ trouvent un écho avec des aspirations plus profondes concernant l'ensemble du pays, et non plus un territoire limité. C'est ce qui s'est passé à l'été 1789, quand les paysans français, sans bien comprendre ce qui se passait à Paris, se sont armés et ont pris d'assaut les châteaux des nobles. C'est aussi ce qui s'est passé en Tunisie, ou la révolte a commencé à Sidi Bouzid, loin de la capitale, avant d'essaimer dans tout le pays.
C'est d'ailleurs bien cette distinction entre révolte et révolution qui explique les atermoiements des dirigeants français. Jusqu'à la mi-janvier, on pensait encore avoir affaire à de simples émeutes de la faim, à une révolte limitée. Or, il est facile de mettre fin à une révolte : soit le pouvoir réprime, soit il répond favorablement aux revendications. Arrêter une révolution, c'est une tout autre affaire...
Si l'on suit ce parallèle entre le renversement du régime Ben Ali et la Révolution française, cette dernière peut sans doute livrer des enseignements pour l'avenir de la Tunisie...
Pour filer la comparaison, la Tunisie est sans doute en train de vivre l'année 1789 de sa révolution – qui correspond, pour la France, à la mise en place d'une Assemblée nationale constituante encore dominée par les nobles. L'heure est, en 1789 comme aujourd'hui en Tunisie, à l'enthousiasme, aux espoirs de réforme les plus fous.
Mais les révolutionnaires français ont vite déchanté : dès le début, la Révolution a dû faire face à une situation économique désastreuse et affronter les réactions des autres pays, tout comme les voisins de la Tunisie vont peut-être tenter d'étouffer un mouvement qui les menace. Sans oublier les luttes de clan, qui font que la révolution rebondit en soubresauts parfois sanglants : Montagnards contre Girondins autrefois, islamistes contre progressistes aujourd'hui.
En France, ces soubresauts n'ont pris fin qu'avec le coup d'Etat napoléonien du 18-Brumaire et la mise en place d'un régime dictatorial. Mais loin de moi l'idée de prédire un tel avenir à la Tunisie : je suis historien, pas politologue, et il serait abusif de vouloir calquer des situations très différentes.
La seule constante dans l'histoire des révolutions est le rôle primordial joué par l'armée. Après l'épisode Cromwell, en Angleterre, c'est le général Monk qui rétablit Charles II. Et j'ai déjà parlé de la Révolution française, qui s'achève réellement avec le coup d'Etat de Bonaparte. Il faut surveiller très attentivement ce que va faire l'armée tunisienne.
Vous dites que le soulèvement tunisien a démarré sans assise idéologique ni leader. Comment, dans ce contexte, expliquer son succès ?
On a déjà vu de tels cas de figure dans l'histoire. La révolution anglaise au XVIIe siècle ou la chute des démocraties populaires d'Europe de l'Est, à partir de 1989, se sont bâties sur des exaspérations plus que sur des programmes clairs et définis.
Dans ces cas comme dans le cas tunisien, la révolte a pu se transformer en révolution parce que l'on avait affaire à des régimes déconsidérés, délégitimés. Quand le régime est fort, la révolte ne peut pas se transformer en révolution, elle est écrasée.
C'est bien là l'erreur d'appréciation qu'ont commise aussi bien Ben Ali que les gouvernements occidentaux : ils ont cru le régime plus solide et ancré qu'il ne l'était réellement.
Les cadres de l'ancien régime semblent prêts à rester en place. Une révolution peut-elle réussir sans exclure les élites du régime précédent ?
Oui, cela n'a rien d'exceptionnel. La Révolution française a beau avoir inventé la Terreur, elle a aussi eu ses "girouettes". Sous la Révolution et dans les années qui ont suivi, certains fonctionnaires ont prêté jusqu'à quinze serments. L'exemple du lieutenant-général Henry en est le symbole : chef de la police sous l'Ancien Régime, il était toujours en place au moment de la Restauration. Pendant l'épuration, en 1944, la plupart des fonctionnaires sont restés à leur poste.
Vous ne pouvez pas remplacer rapidement des hommes qui ont des compétences techniques précises. C'est particulièrement valable pour les techniciens.
Et qu'en est-il des dirigeants plus haut placés ? Une révolution peut-elle se contenter de voir partir l'ancien dirigeant en exil, comme c'est le cas pour M. Ben Ali ?
C'est vrai que le jugement puis la mise à mort du dirigeant déchu sont le symbole le plus fort des révolutions. Charles Ier est décapité, Louis XVI guillotiné, Nicolas II fusillé, Ceaucescu mitraillé...
La France a d'ailleurs sans doute refusé d'accueillir Ben Ali pour ne pas se retrouver ensuite avec une demande d'extradition embarrassante. Ceci dit, les mœurs politiques ont évolué, les changements de régime sont aujourd'hui moins sanglants que par le passé.
Le nouveau gouvernement a annoncé la tenue d'élections d'ici à six mois. A-t-on déjà vu une révolution déboucher sur une transition démocratique pacifique sans passer par des périodes de troubles et de violence ?
La révolution des œillets, au Portugal, est peut-être le seul exemple d'une passation de pouvoir en douceur. De façon générale, les troubles et la violence sont la norme, sans parler des règlements de compte.
Mais je ne suis pas pour autant inquiet pour la Tunisie. Le peuple tunisien me paraît assez peu porté sur les émeutes sanglantes et la violence.
Propos recueillis par Benoît Vitkine
LEMONDE.FR | 18.01.11 | 18h03 • Mis à jour le 19.01.11 | 12h55
Manifestation devant le ministère de l'intérieur, à Tunis, vendredi matin 14 janvier, avant le départ de Zine El-Abidine Ben Ali.
Manifestation devant le ministère de l'intérieur, à Tunis, vendredi matin 14 janvier, avant le départ de Zine El-Abidine Ben Ali.AFP/FETHI BELAID
Jean Tulard est historien, spécialiste de la Révolution française et des révolutions en général. Selon lui, l'avenir du soulèvement tunisien dépendra du rôle joué par l'armée.
En un mois de soulèvement, le peuple tunisien a obtenu la chute du régime de Zine El-Abidine Ben Ali. S'agit-il d'une révolution ?
Nous sommes en ce moment même dans une phase charnière du soulèvement tunisien. De simple révolte, ce mouvement est en train de devenir une révolution.
Une révolte est un acte spontané, qui naît d'une indignation, d'un ras-le-bol, d'un accès de désespoir. Elle est généralement anarchique, sans chef, sans mot d'ordre, et limitée localement. Autant de caractéristiques qui correspondent parfaitement au cas tunisien, au moins dans ses débuts.
La révolution, elle, prône un changement radical d'hommes, d'institutions, de façon de penser. Pour prendre l'exemple de la Révolution française, le soulèvement était prévisible et ses objectifs connus : égalité, à travers l'abolition des privilèges, suppression des droits féodaux qui pesaient sur les paysans, fin de la monarchie absolue. Le modèle tunisien ne correspond pas à ce schéma, puisqu'il a débuté et perduré sans leader ni assise idéologique.
Mais il suit une trajectoire parallèle à celle de la Révolution française qui rend les deux événements assez comparables. La Révolution est elle aussi passée par une phase d'émeutes avant de pénétrer les esprits d'une part plus importante de la population, comme le 14 juillet 1789 ou le 10 août 1792. Des émeutes de la faim et du chômage, comme en Tunisie.
Une révolte peut donc engendrer une révolution. Pour cela, il faut que les exaspérations de départ trouvent un écho avec des aspirations plus profondes concernant l'ensemble du pays, et non plus un territoire limité. C'est ce qui s'est passé à l'été 1789, quand les paysans français, sans bien comprendre ce qui se passait à Paris, se sont armés et ont pris d'assaut les châteaux des nobles. C'est aussi ce qui s'est passé en Tunisie, ou la révolte a commencé à Sidi Bouzid, loin de la capitale, avant d'essaimer dans tout le pays.
C'est d'ailleurs bien cette distinction entre révolte et révolution qui explique les atermoiements des dirigeants français. Jusqu'à la mi-janvier, on pensait encore avoir affaire à de simples émeutes de la faim, à une révolte limitée. Or, il est facile de mettre fin à une révolte : soit le pouvoir réprime, soit il répond favorablement aux revendications. Arrêter une révolution, c'est une tout autre affaire...
Si l'on suit ce parallèle entre le renversement du régime Ben Ali et la Révolution française, cette dernière peut sans doute livrer des enseignements pour l'avenir de la Tunisie...
Pour filer la comparaison, la Tunisie est sans doute en train de vivre l'année 1789 de sa révolution – qui correspond, pour la France, à la mise en place d'une Assemblée nationale constituante encore dominée par les nobles. L'heure est, en 1789 comme aujourd'hui en Tunisie, à l'enthousiasme, aux espoirs de réforme les plus fous.
Mais les révolutionnaires français ont vite déchanté : dès le début, la Révolution a dû faire face à une situation économique désastreuse et affronter les réactions des autres pays, tout comme les voisins de la Tunisie vont peut-être tenter d'étouffer un mouvement qui les menace. Sans oublier les luttes de clan, qui font que la révolution rebondit en soubresauts parfois sanglants : Montagnards contre Girondins autrefois, islamistes contre progressistes aujourd'hui.
En France, ces soubresauts n'ont pris fin qu'avec le coup d'Etat napoléonien du 18-Brumaire et la mise en place d'un régime dictatorial. Mais loin de moi l'idée de prédire un tel avenir à la Tunisie : je suis historien, pas politologue, et il serait abusif de vouloir calquer des situations très différentes.
La seule constante dans l'histoire des révolutions est le rôle primordial joué par l'armée. Après l'épisode Cromwell, en Angleterre, c'est le général Monk qui rétablit Charles II. Et j'ai déjà parlé de la Révolution française, qui s'achève réellement avec le coup d'Etat de Bonaparte. Il faut surveiller très attentivement ce que va faire l'armée tunisienne.
Vous dites que le soulèvement tunisien a démarré sans assise idéologique ni leader. Comment, dans ce contexte, expliquer son succès ?
On a déjà vu de tels cas de figure dans l'histoire. La révolution anglaise au XVIIe siècle ou la chute des démocraties populaires d'Europe de l'Est, à partir de 1989, se sont bâties sur des exaspérations plus que sur des programmes clairs et définis.
Dans ces cas comme dans le cas tunisien, la révolte a pu se transformer en révolution parce que l'on avait affaire à des régimes déconsidérés, délégitimés. Quand le régime est fort, la révolte ne peut pas se transformer en révolution, elle est écrasée.
C'est bien là l'erreur d'appréciation qu'ont commise aussi bien Ben Ali que les gouvernements occidentaux : ils ont cru le régime plus solide et ancré qu'il ne l'était réellement.
Les cadres de l'ancien régime semblent prêts à rester en place. Une révolution peut-elle réussir sans exclure les élites du régime précédent ?
Oui, cela n'a rien d'exceptionnel. La Révolution française a beau avoir inventé la Terreur, elle a aussi eu ses "girouettes". Sous la Révolution et dans les années qui ont suivi, certains fonctionnaires ont prêté jusqu'à quinze serments. L'exemple du lieutenant-général Henry en est le symbole : chef de la police sous l'Ancien Régime, il était toujours en place au moment de la Restauration. Pendant l'épuration, en 1944, la plupart des fonctionnaires sont restés à leur poste.
Vous ne pouvez pas remplacer rapidement des hommes qui ont des compétences techniques précises. C'est particulièrement valable pour les techniciens.
Et qu'en est-il des dirigeants plus haut placés ? Une révolution peut-elle se contenter de voir partir l'ancien dirigeant en exil, comme c'est le cas pour M. Ben Ali ?
C'est vrai que le jugement puis la mise à mort du dirigeant déchu sont le symbole le plus fort des révolutions. Charles Ier est décapité, Louis XVI guillotiné, Nicolas II fusillé, Ceaucescu mitraillé...
La France a d'ailleurs sans doute refusé d'accueillir Ben Ali pour ne pas se retrouver ensuite avec une demande d'extradition embarrassante. Ceci dit, les mœurs politiques ont évolué, les changements de régime sont aujourd'hui moins sanglants que par le passé.
Le nouveau gouvernement a annoncé la tenue d'élections d'ici à six mois. A-t-on déjà vu une révolution déboucher sur une transition démocratique pacifique sans passer par des périodes de troubles et de violence ?
La révolution des œillets, au Portugal, est peut-être le seul exemple d'une passation de pouvoir en douceur. De façon générale, les troubles et la violence sont la norme, sans parler des règlements de compte.
Mais je ne suis pas pour autant inquiet pour la Tunisie. Le peuple tunisien me paraît assez peu porté sur les émeutes sanglantes et la violence.
Propos recueillis par Benoît Vitkine
mardi 18 janvier 2011
A Bizerte, la population se méfie d’un ennemi invisible
LEMONDE | 18.01.11 | 16h10 • Mis à jour le 18.01.11 | 16h13
Un supermarché de Bizerte en feu après sa mise à sac, le 15 janvier.
Un supermarché de Bizerte en feu après sa mise à sac, le 15 janvier.AP/Hassene Dridi
Pas un hôtel ouvert, pas même un restaurant. Bizerte est en état de siège. A la terrasse du Café mixte, à clientèle 100% masculine, des jeunes prennent le soleil pour se reposer de la longue nuit passée aux "barrages", avec d'autres gars du quartier, afin de contrôler les véhicules suspects. "On a donné le premier coup de balai en chassant Ben Ali. Il faut maintenant donner le deuxième", sourit l'un d'eux, allusion aux milices de l'ancien régime embusquées dans la ville portuaire, célèbre pour ses casernes, ses prisons et ses énormes paquebots.
L'avenue du 7-Novembre (date de l'arrivée au pouvoir de l'ex-président Zine El-Abidine Ben Ali, le 7 novembre 1987) pourrait être prochainement rebaptisée "avenue de la Liberté", assurent les jeunes gens, qui n'ont, répètent-ils, "peur de rien". Lundi 17 janvier, des tirs nourris sont échangés, en centre-ville, dont un quartier entier a été bouclé par l'armée, impuissante à déloger les six ou sept snipers qui campent sur les toits.
Le western dure depuis samedi. "Ces tireurs d'élite sont des mabouls totaux. Ils n'ont pas faim ? Pas soif ? Ils ne dorment jamais ?", s'énerve Fatma Benmosbah, journaliste, contrainte de rester enfermée chez elle en attendant que les tirs cessent. A vrai dire, personne ne sait très bien qui sont ces snipers. Ni combien ils sont. Les rumeurs courent, jamais démenties, jamais confirmées.
"On dit qu'ils manquent de munitions", avance la recluse, jointe par téléphone lundi soir. "Depuis la fin de l'après-midi, ça tire moins", ajoute-t-elle. Elle espère pouvoir mettre le nez dehors mardi.
"On va y arriver, mais ils sont coriaces : ça prendra du temps", lance le membre d'un comité de vigilance, dont le "barrage" est dressé sur la route qui serpente à travers la forêt de pins de Nadhor, au-dessus de Bizerte. Lui aussi guette les miliciens. On les soupçonne de vouloir prêter main-forte aux mutins de la prison de Borj Erroumi, située au sommet des monts.
Par un curieux miracle, dès la chute et le départ du président Ben Ali, les prisons de Monastir et de Mahdia ont été ouvertes et les détenus de droit commun libérés. A la prison de Mornag, la tentative a échoué. Ici aussi. Mais une mutinerie empoisonne l'atmosphère. Les détenus, racontent les membres du comité de vigilance, sont sortis de leurs cellules et se sont regroupés dans la cour de la prison. "Les militaires ont l'ordre de tirer sur tous ceux qui tenteraient de s'enfuir", assurent-ils.
POLITIQUE DE LA TERRE BRÛLÉE
Avec sa nonchalance apparente, Bizerte, 150 000 habitants, a connu, comme la plupart des villes tunisiennes, ses journées de pillages bien ciblés (Monoprix, Lee Cooper – enseignes qui appartiennent à la famille Ben Ali –, le bureau de l'emploi). Aucune grande manifestation, en revanche, n'a fait trembler ses rues. "La police a quitté la ville, la laissant livrée à elle-même, un jour ou deux avant la chute de Ben Ali", explique le docteur Saïda Aoun. Les pilleurs en ont profité. Mais sagement : sans dérive ni dérapage.
La politique de la terre brûlée, que le régime bénaliste est soupçonné par certains Bizertins d'avoir tenté de mettre en œuvre, n'a pas marché. S'il y a violence, c'est entre snipers et militaires. Les civils en restent éloignés. Personne ne sait dire, avec certitude, s'il y a eu des morts. On parle de quatre militaires et deux snipers tués.
L'ennemi reste largement invisible. Ceux qui tirent, ce sont les policiers, les fidèles de l'ancien régime, dont certains se sont installés dans les locaux de la direction de la police de Bizerte et Béja. Ils seraient, au total, plusieurs dizaines ; des cadres, pour l'essentiel. Quelques-uns préfèrent ne pas quitter leur domicile et se barricadent chez eux. A l'instar des responsables du Rassemblement constitutionnel et démocratique (RCD, ancien parti dominant), terrés chez eux et évitant de sortir "de peur d'être reconnus et lynchés", affirme Mohammed Salah Fliss, vieux Bizertin et ex-prisonnier politique sous la présidence d'Habib Bourguiba.
Ce serait le cas, par exemple, du secrétaire général du comité de coordination – la structure régionale du RCD –, un poste auquel l'ancien chef de l'Etat l'avait personnellement nommé. Ce serait également le cas du gouverneur, qui servait, sous M. Ben Ali, de courroie de transmission entre l'administration centrale et Bizerte. Depuis le 14 janvier, le gouverneur ne se montre plus. "Il n'a plus rien à faire", explique Mohammed Salah Fliss. Ses bureaux, désertés, sont désormais sous la garde de l'armée.
Catherine Simon
Article paru dans l'édition du 19.01.11
Un supermarché de Bizerte en feu après sa mise à sac, le 15 janvier.
Un supermarché de Bizerte en feu après sa mise à sac, le 15 janvier.AP/Hassene Dridi
Pas un hôtel ouvert, pas même un restaurant. Bizerte est en état de siège. A la terrasse du Café mixte, à clientèle 100% masculine, des jeunes prennent le soleil pour se reposer de la longue nuit passée aux "barrages", avec d'autres gars du quartier, afin de contrôler les véhicules suspects. "On a donné le premier coup de balai en chassant Ben Ali. Il faut maintenant donner le deuxième", sourit l'un d'eux, allusion aux milices de l'ancien régime embusquées dans la ville portuaire, célèbre pour ses casernes, ses prisons et ses énormes paquebots.
L'avenue du 7-Novembre (date de l'arrivée au pouvoir de l'ex-président Zine El-Abidine Ben Ali, le 7 novembre 1987) pourrait être prochainement rebaptisée "avenue de la Liberté", assurent les jeunes gens, qui n'ont, répètent-ils, "peur de rien". Lundi 17 janvier, des tirs nourris sont échangés, en centre-ville, dont un quartier entier a été bouclé par l'armée, impuissante à déloger les six ou sept snipers qui campent sur les toits.
Le western dure depuis samedi. "Ces tireurs d'élite sont des mabouls totaux. Ils n'ont pas faim ? Pas soif ? Ils ne dorment jamais ?", s'énerve Fatma Benmosbah, journaliste, contrainte de rester enfermée chez elle en attendant que les tirs cessent. A vrai dire, personne ne sait très bien qui sont ces snipers. Ni combien ils sont. Les rumeurs courent, jamais démenties, jamais confirmées.
"On dit qu'ils manquent de munitions", avance la recluse, jointe par téléphone lundi soir. "Depuis la fin de l'après-midi, ça tire moins", ajoute-t-elle. Elle espère pouvoir mettre le nez dehors mardi.
"On va y arriver, mais ils sont coriaces : ça prendra du temps", lance le membre d'un comité de vigilance, dont le "barrage" est dressé sur la route qui serpente à travers la forêt de pins de Nadhor, au-dessus de Bizerte. Lui aussi guette les miliciens. On les soupçonne de vouloir prêter main-forte aux mutins de la prison de Borj Erroumi, située au sommet des monts.
Par un curieux miracle, dès la chute et le départ du président Ben Ali, les prisons de Monastir et de Mahdia ont été ouvertes et les détenus de droit commun libérés. A la prison de Mornag, la tentative a échoué. Ici aussi. Mais une mutinerie empoisonne l'atmosphère. Les détenus, racontent les membres du comité de vigilance, sont sortis de leurs cellules et se sont regroupés dans la cour de la prison. "Les militaires ont l'ordre de tirer sur tous ceux qui tenteraient de s'enfuir", assurent-ils.
POLITIQUE DE LA TERRE BRÛLÉE
Avec sa nonchalance apparente, Bizerte, 150 000 habitants, a connu, comme la plupart des villes tunisiennes, ses journées de pillages bien ciblés (Monoprix, Lee Cooper – enseignes qui appartiennent à la famille Ben Ali –, le bureau de l'emploi). Aucune grande manifestation, en revanche, n'a fait trembler ses rues. "La police a quitté la ville, la laissant livrée à elle-même, un jour ou deux avant la chute de Ben Ali", explique le docteur Saïda Aoun. Les pilleurs en ont profité. Mais sagement : sans dérive ni dérapage.
La politique de la terre brûlée, que le régime bénaliste est soupçonné par certains Bizertins d'avoir tenté de mettre en œuvre, n'a pas marché. S'il y a violence, c'est entre snipers et militaires. Les civils en restent éloignés. Personne ne sait dire, avec certitude, s'il y a eu des morts. On parle de quatre militaires et deux snipers tués.
L'ennemi reste largement invisible. Ceux qui tirent, ce sont les policiers, les fidèles de l'ancien régime, dont certains se sont installés dans les locaux de la direction de la police de Bizerte et Béja. Ils seraient, au total, plusieurs dizaines ; des cadres, pour l'essentiel. Quelques-uns préfèrent ne pas quitter leur domicile et se barricadent chez eux. A l'instar des responsables du Rassemblement constitutionnel et démocratique (RCD, ancien parti dominant), terrés chez eux et évitant de sortir "de peur d'être reconnus et lynchés", affirme Mohammed Salah Fliss, vieux Bizertin et ex-prisonnier politique sous la présidence d'Habib Bourguiba.
Ce serait le cas, par exemple, du secrétaire général du comité de coordination – la structure régionale du RCD –, un poste auquel l'ancien chef de l'Etat l'avait personnellement nommé. Ce serait également le cas du gouverneur, qui servait, sous M. Ben Ali, de courroie de transmission entre l'administration centrale et Bizerte. Depuis le 14 janvier, le gouverneur ne se montre plus. "Il n'a plus rien à faire", explique Mohammed Salah Fliss. Ses bureaux, désertés, sont désormais sous la garde de l'armée.
Catherine Simon
Article paru dans l'édition du 19.01.11
mercredi 5 janvier 2011
La Tunisie tente de reprendre le contrôle du Web
Le collectif Anonymous a lancé une "Opération Tunisie".
Le collectif Anonymous a lancé une "Opération Tunisie".D.R.
Le site officiel du gouvernement, la totalité des sites web des ministères, mais aussi le site de la banque Zitouna : depuis lundi 3 janvier, de nombreux portails officiels sont indisponibles.
D'autres sites ont été "défacés", c'est à dire que leur page d'accueil a été remplacée par un message du collectif Anonymous, qui s'est notamment fait connaître par son "opération Riposte", contre les opposants à WikiLeaks.
Dans une lettre ouverte, le groupe informel assure désormais mener une "opération Tunisie". "Le gouvernement tunisien, dirigé par le président Ben Ali, a montré un niveau de censure outrageant, bloquant non seulement des sites de blogeurs dissidents, mais aussi des sites comme Flickr, ou toute source d'information mentionnant WikiLeaks", fait valoir Anonymous. Les pannes perdurent mercredi, mais Tunisie Numérique assure que "les sites ont été mis hors ligne par le gouvernement depuis hier matin afin de rétablir leurs contenus".
Depuis le début de l'année, les escarmouches se multiplient entre les cyber-dissidents et ce qu'ils surnomment "Ammar", l'appareil de censure tunisien. L'histoire de Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur de fruits et légumes qui s'est immolé le 17 décembre à Sidi Bouzid, ville du centre-ouest de la Tunisie, a suscité l'indignation de la blogosphère et des internautes. Ce diplômé au chômage s'était aspergé d'essence devant la préfecture, après s'être fait confisquer la marchandise qu'il vendait dans la rue par la police municipale parce qu'il n'avait pas les autorisations nécessaires. Il est mort de ses blessures mardi 4 janvier.
En protestation contre le sort de ce chômeur, des marches et manifestations – non autorisées – ont eu lieu à partir de fin décembre dans plusieurs villes du pays. Des banques et des bâtiments publics ont été incendiés, et un jeune homme a été tué par un tir de la police à Menzel Bouzaïene, le 22 décembre. Ces manifestations s'organisent principalement via le réseau social Facebook, sur lequel les appels à manifester sont transmis par messages privés ou en utilisant des messages codés, afin d'échapper à la surveillance de la police.
BLOCAGE DE L'ACCÈS SÉCURISÉ À FACEBOOK
Depuis, les autorités ont décidé de bloquer l'accès à Facebook via le protocole https, un accès sécurisé au site qui empêche la majorité des logiciels espions de recueillir des informations sur une connexion, comme par exemple un mot de passe. Une décision vivement critiquée par l'organisation de défense de la liberté de la presse Reporters sans frontières et par les militants des droits de l'homme en Tunisie.
Ces derniers accusent la police de se livrer à une campagne de piratage des comptes Facebook d'opposants, en se procurant leur mot de passe pour pouvoir désactiver leur compte. D'après le site Assabilonline, plus de 100 pages personnelles et des groupes critiques envers le pouvoir, ou relatant les manifestations, ont été désactivées soudainement, dont la page Facebook du site Débat Tunisie. Le groupe Facebook en langue arabe "M. Le Président, les Tunisiens s'immolent par le feu", comptait plus de 12 000 membres avant d'être désactivé.
Facebook est très largement utilisé en Tunisie, où le réseau revendique 2 millions d'utilisateurs sur une population de 10 millions d'habitants. Perçu comme l'un des rares espaces de liberté d'expression dans un pays qui censure très largement Internet, avec un système de filtrage qui bloque par intermittence les sites d'information et les sites de partage de vidéos comme Youtube ou Dailymotion, le réseau social est dans le collimateur du régime. En 2008, les autorités avaient tenté de bloquer complètement Facebook, avant de faire marche arrière sur intervention du président Ben Ali.
CENSURE GLOBALE DU WEB
Classée parmi les "ennemis d'Internet" par Reporters sans frontières, la Tunisie pratique un filtrage global d'Internet au niveau des fournisseurs d'accès, tous contrôlés par le pouvoir. Outre une "liste noire" de sites, régulièrement modifiée, les fournisseurs d'accès doivent également censurer certains mots-clefs. Officiellement, la censure ne concerne que le terrorisme et la pornographie, mais de nombreux journalistes et les militants des droits de l'homme se plaignent d'une mise sous surveillance de leur connexion Internet et de leur boîte e-mail, quand il ne s'agit pas de piratage pur et simple de leur site ou de leur page Facebook.
"Les autorités s'intéressent de près aux proxies" (outils permettant de masquer l'origine de sa connexion, très utilisés pour contourner les blocages), note aussi Reporters sans frontières. Sans attendre de nouvelles mesures, les activistes tunisiens ont commencé le développement de nouveaux moyens pour contourner la censure.
Le Monde.fr
Le collectif Anonymous a lancé une "Opération Tunisie".D.R.
Le site officiel du gouvernement, la totalité des sites web des ministères, mais aussi le site de la banque Zitouna : depuis lundi 3 janvier, de nombreux portails officiels sont indisponibles.
D'autres sites ont été "défacés", c'est à dire que leur page d'accueil a été remplacée par un message du collectif Anonymous, qui s'est notamment fait connaître par son "opération Riposte", contre les opposants à WikiLeaks.
Dans une lettre ouverte, le groupe informel assure désormais mener une "opération Tunisie". "Le gouvernement tunisien, dirigé par le président Ben Ali, a montré un niveau de censure outrageant, bloquant non seulement des sites de blogeurs dissidents, mais aussi des sites comme Flickr, ou toute source d'information mentionnant WikiLeaks", fait valoir Anonymous. Les pannes perdurent mercredi, mais Tunisie Numérique assure que "les sites ont été mis hors ligne par le gouvernement depuis hier matin afin de rétablir leurs contenus".
Depuis le début de l'année, les escarmouches se multiplient entre les cyber-dissidents et ce qu'ils surnomment "Ammar", l'appareil de censure tunisien. L'histoire de Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur de fruits et légumes qui s'est immolé le 17 décembre à Sidi Bouzid, ville du centre-ouest de la Tunisie, a suscité l'indignation de la blogosphère et des internautes. Ce diplômé au chômage s'était aspergé d'essence devant la préfecture, après s'être fait confisquer la marchandise qu'il vendait dans la rue par la police municipale parce qu'il n'avait pas les autorisations nécessaires. Il est mort de ses blessures mardi 4 janvier.
En protestation contre le sort de ce chômeur, des marches et manifestations – non autorisées – ont eu lieu à partir de fin décembre dans plusieurs villes du pays. Des banques et des bâtiments publics ont été incendiés, et un jeune homme a été tué par un tir de la police à Menzel Bouzaïene, le 22 décembre. Ces manifestations s'organisent principalement via le réseau social Facebook, sur lequel les appels à manifester sont transmis par messages privés ou en utilisant des messages codés, afin d'échapper à la surveillance de la police.
BLOCAGE DE L'ACCÈS SÉCURISÉ À FACEBOOK
Depuis, les autorités ont décidé de bloquer l'accès à Facebook via le protocole https, un accès sécurisé au site qui empêche la majorité des logiciels espions de recueillir des informations sur une connexion, comme par exemple un mot de passe. Une décision vivement critiquée par l'organisation de défense de la liberté de la presse Reporters sans frontières et par les militants des droits de l'homme en Tunisie.
Ces derniers accusent la police de se livrer à une campagne de piratage des comptes Facebook d'opposants, en se procurant leur mot de passe pour pouvoir désactiver leur compte. D'après le site Assabilonline, plus de 100 pages personnelles et des groupes critiques envers le pouvoir, ou relatant les manifestations, ont été désactivées soudainement, dont la page Facebook du site Débat Tunisie. Le groupe Facebook en langue arabe "M. Le Président, les Tunisiens s'immolent par le feu", comptait plus de 12 000 membres avant d'être désactivé.
Facebook est très largement utilisé en Tunisie, où le réseau revendique 2 millions d'utilisateurs sur une population de 10 millions d'habitants. Perçu comme l'un des rares espaces de liberté d'expression dans un pays qui censure très largement Internet, avec un système de filtrage qui bloque par intermittence les sites d'information et les sites de partage de vidéos comme Youtube ou Dailymotion, le réseau social est dans le collimateur du régime. En 2008, les autorités avaient tenté de bloquer complètement Facebook, avant de faire marche arrière sur intervention du président Ben Ali.
CENSURE GLOBALE DU WEB
Classée parmi les "ennemis d'Internet" par Reporters sans frontières, la Tunisie pratique un filtrage global d'Internet au niveau des fournisseurs d'accès, tous contrôlés par le pouvoir. Outre une "liste noire" de sites, régulièrement modifiée, les fournisseurs d'accès doivent également censurer certains mots-clefs. Officiellement, la censure ne concerne que le terrorisme et la pornographie, mais de nombreux journalistes et les militants des droits de l'homme se plaignent d'une mise sous surveillance de leur connexion Internet et de leur boîte e-mail, quand il ne s'agit pas de piratage pur et simple de leur site ou de leur page Facebook.
"Les autorités s'intéressent de près aux proxies" (outils permettant de masquer l'origine de sa connexion, très utilisés pour contourner les blocages), note aussi Reporters sans frontières. Sans attendre de nouvelles mesures, les activistes tunisiens ont commencé le développement de nouveaux moyens pour contourner la censure.
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