vendredi 11 décembre 2009

Le désordre financier menace la reprise économique

a quasi-faillite de l'émirat de Dubaï, la grave dérive budgétaire de la Grèce, les craintes grandissantes sur la situation de l'Espagne, de l'Irlande et du Portugal, ainsi que la très mauvaise santé des pays baltes font redouter l'existence de bombes à retardement dans les comptes des Etats et les bilans des banques.

La persistance des destructions massives d'emplois aux Etats-Unis comme en France et le recul des commandes industrielles au Japon nourrissent un regain de pessimisme chez les consommateurs.

Il n'est pas étonnant que l'aversion au risque reprenne. Les marchés deviennent nerveux : le cours du baril de pétrole a reculé de 80 dollars à 71 ; en deux mois, la Bourse de Dubaï a perdu près de 25 % de sa valeur ; sur le marché de la dette, les emprunts grecs ont vu en quelques jours leur taux bondir. Pour se financer, l'Etat grec doit payer une prime de risque : elle emprunte à dix ans à un taux d'intérêt de 5,5 % contre 3,15 % pour l'Allemagne.

S'agit-il des inévitables rebondissements d'une crise historique ou des signes avant-coureurs d'une rechute de l'économie mondiale ? Les plus pessimistes y voient la preuve de la pertinence de leur thèse dite du "W", selon laquelle la reprise actuelle sera suivie d'une rechute.

L'économiste Jacques Attali fait partie de ceux-là. Selon lui, si les marchés boursiers en Europe ou aux Etats-Unis ne craquent pas, c'est grâce à la surabondance de liquidités. Les Etats et les banques centrales ont inondé le monde d'argent pour soutenir les économies mais de façon artificielle.

"Sur les marchés boursiers, les investisseurs achètent, mais savent qu'il se passe quelque chose. Ils se comportent comme des voleurs prêts à dérober ce qu'il y a dans un coffre-fort, sachant que la police va arriver", estime M. Attali.

Jusqu'ici, l'économie mondiale semblait pourtant presque tirée d'affaire. Depuis le printemps, la capitalisation boursière mondiale avait regagné la moitié de ses pertes enregistrées depuis fin 2007 ; les cours des matières premières avaient rebondi de 50 % à 100 % par rapport à l'effondrement qui suivit la faillite de Lehman Brothers.

Les unes après les autres, les grandes économies repartaient à la hausse à l'image des Etats-Unis et de l'Union européenne (UE). Aujourd'hui, le marché semble peu à peu prendre conscience de la fragilité de cette reprise. Et de sa dépendance aux aides des Etats, qui ont contribué à creuser des déficits abyssaux. En Grèce, la dette publique atteint 295 milliards d'euros, soit 120 % du produit intérieur brut (PIB). Du jamais vu. Au Japon, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, les déficits inquiètent aussi.

"Il y a un moment où il faut que cet endettement s'arrête, que la consommation et la production repartent. Tous ces signes, la Grèce, l'Espagne, ne sont pas positifs pour le long terme", s'inquiète Gregori Volokhine, gérant chez Meeschaert à New York.

Patrick Artus, responsable de la recherche chez Natixis, juge lui aussi cette situation très bancale. Les Etats, via des réductions d'impôts ou des mesures exceptionnelles comme la prime à la casse, ont réussi à enclencher une reprise, en dopant la consommation. Ainsi, en dépit de la montée continue du chômage, " le pouvoir d'achat des ménages a progressé de 3 % en un an, dans la zone euro", calcule-t-il.

Mais après ? Selon lui, en maintenant le même niveau de dépenses publiques, souvent à la limite du soutenable, la croissance prendra inévitablement la forme d'une racine carrée, c'est-à-dire que la reprise serait suivie d'une stagnation. Il pense que les pays émergents ne suffiront pas à faire repartir la croissance, tandis que le monde occidental patinera.

La théorie de la rechute dite du W est appuyée par les données macroéconomiques : la croissance aux Etats-Unis pour le troisième trimestre, estimée d'abord à 3,5 % en rythme annualisé, a été révisée à 2,8 %. Au Japon, elle a été abaissée de 1,2 % à 0,3 %. Si les entreprises affichent des bénéfices "c'est qu'elles réduisent leurs coûts", analyse M. Artus.

"Poussée du chômage"

Nicolas Bouzou, économiste chez Astérès, considère lui aussi que les conditions d'un nouveau fléchissement sont réunies. "Depuis cet été, on confond croissance et niveau d'activité, estime-t-il. Celui-ci demeure très bas car le restockagge touche à sa fin et les excédents de capacité de production demeurent importants, ce qui explique l'absence d'investissements et la persistance des suppressions d'emplois."

Autre raison de l'atonie de la consommation : la situation financière des ménages. "La baisse des prix à la consommation touche à sa fin et leur situation financière commence à se détériorer sous l'effet de la poussée du chômage", prédit-il.

Pour autant, si le scénario d'une rechute brutale n'est pas à exclure, si la nervosité s'installe sur les marchés, "les autorités en ont pris la mesure", juge Thomas Della Casa, responsable de la recherche chez Man Investments en Suisse. Le Fonds monétaire international (FMI) a certes révisé ses prévisions à la hausse, mais ne cesse d'évoquer une reprise très fragile. "Nous avons évité la catastrophe, (...) mais ce n'est pas la grande forme ! expliquait Olivier Blanchard chef économiste du Fonds dans Le Monde du 24 novembre. Nous savons que, dans les économies avancées, la demande des investissements résidentiels ou non résidentiels demeureront faibles un certain temps."

A plusieurs reprises, le FMI a ainsi mis en garde les Etats contre un arrêt trop rapide des stimuli qui pourrait faire replonger l'économie comme cela s'était produit en 1937 aux Etats-Unis. Les banques centrales en Europe et aux Etats-Unis ont, elles, clairement fait savoir qu'il était encore trop tôt pour mettre en place des politiques monétaires plus orthodoxes et pour remonter leurs taux.

Pour l'heure, l'inflation n'est pas encore une menace, même si les excès de liquidités nourrissent diverses bulles spéculatives notamment dans les matières premières comme l'or et le cuivre, ainsi que sur certaines places boursières asiatiques comme à Taïwan et à Shanghaï.

Or, dit M. Della Casa, "pour que la croissance connaisse un "w" il faut trois facteurs : que la demande des pays émergents recule, que les grands Etats resserrent les budgets, que les banques centrales relèvent les taux d'intérêt". Autrement dit, si une rechute ou une "correction" de l'économie mondiale doit avoir lieu ce n'est peut-être pas pour tout de suite.



Article paru dans l'édition du 12.12.09

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