vendredi 8 janvier 2010

Séguin le communicant ou la parfaite maîtrise des codes de la rhétorique

LEMONDE.FR | 07.01.10 | 20h20 • Mis à jour le 08.01.10 | 09h15

hercheur associé au laboratoire Communication et politique du CNRS, Philippe Riutort est l'auteur de Sociologie de la communication politique (La Découverte, 2007). Il décrypte la maîtrise du discours politique par Philippe Séguin, dont le verbe tranche dans le règne actuel des "communicants" sur la parole politique.

Philippe Séguin était connu pour son franc-parler et sa verve. Est-ce que ce "parler vrai" et sa gouaille étaient sincères ou bien y avait-il une part de calcul politique ?

Philippe Riutort : Chez un homme politique, il y a forcement une part de calcul. Mais il faut reconnaître à Philippe Séguin une forme de conviction et de hauteur de vue : il avait une vision de la politique comme étant une fonction noble et il était prêt à renoncer à certains honneurs pour ses convictions.

Quant à son franc-parler, cela relève de sa personnalité. C'était quelqu'un au caractère entier, aux colères célèbres, qui pouvait s'emporter. Il ne s'exprimait pas, dans ces cas-là, dans une langue policée, qui est la langue des politiques, même s'il en avait tous les moyens, en tant énarque, haut fonctionnaire, etc.

Il a bien entendu bénéficié de conseils en communication, en particulier en tant que ministre des affaires sociales, lorsqu'il a organisé, en 1987, les Etats généraux de la Sécurité sociale. C'est une grand-messe qui a été oubliée, mais qui était une véritable mise en scène médiatique.

Philippe Séguin était certes entouré de conseillers en communication, mais les écoutait-il ? Il refusait qu'on écrive ses discours pour lui.

Le fait d'être l'auteur de son propre discours politique accroît la sincérité et témoigne d'un refus d'une forme de délégation de la parole. L'orateur s'investit totalement dans ce qu'il dit. C'est une façon de concevoir la parole politique qui tranche avec ce que l'on voit aujourd'hui. Il y a très peu d'hommes politiques qui écrivent désormais leurs discours, pour ne pas dire aucun. Et on constate la même parole, d'un ministre à un autre, car des éléments de langage leur ont été conseillés préalablement par des communicants.

Pourquoi Philippe Séguin gardera-t-il cette image de bon orateur ? Est-ce parce qu'il maîtrisait parfaitement les codes du langage et de la communication ?

Il ne faut pas être obsédé par la communication. Si l'on prend les discours politiques qui ont produit le plus d'effet – ceux prononcés devant la Chambre de la IIIe République par Jaurès ou Clemenceau – ils ne relevaient pas des techniques de la communication moderne. A partir du moment où quelqu'un maîtrise la rhétorique, a fait des études littéraires et sait se servir des formules, il sait communiquer.

On a beaucoup vanté la culture politique, historique et littéraire de Philippe Séguin : ces caractéristiques permettent de produire un discours politique concis et à trouver les formules capables de faire mouche, ce que les journalistes appelleront les "petites phrases".

Ce ne sont pas forcément les politiques qui passent le plus par les logiques de la communication qui se font le plus entendre, dans la mesure où l'un des effets de la communication est justement d'aplanir les discours. La maîtrise littéraire de la langue et de la formule permet aussi de s'exprimer face à des publics très différents. De ce point de vue, les origines sociales et le milieu dans lequel a évolué Philippe Séguin dans son enfance étaient un atout pour pouvoir s'adresser à des publics assez composites. Autrement dit, pour ne pas tenir un "discours d'énarque".

Depuis qu'il présidait la Cour des comptes, son discours s'était assagi, mais il avait su rester incisif dans ses rapports, notamment au sujet du gouvernement. Est-ce qu'il a policé son image ?

L'effet de lissage est un effet de la fonction. Il n'y a guère que Nicolas Sarkozy dont le discours n'a pas varié en même temps que la fonction. Lorsque l'on est nommé à un poste qui nécessite une prise de hauteur, cela requiert une parole beaucoup plus rare. On n'entend pas le président de la Cour des comptes tous les quatre matins. Généralement, c'est lorsque sort le rapport annuel de la Cour. Par ailleurs, sa parole est soumise à un devoir de réserve.

Mais on a pu voir chez Philippe Séguin à la Cour des comptes comme chez Jean-Louis Debré au Conseil constitutionnel – ce n'est pas un hasard s'il s'agit de deux chiraquiens se réclamant du gaullisme – des interventions publiques tranchant avec le devoir de réserve. Séguin est intervenu sur la gestion des deniers publics et a mis en garde contre plusieurs décisions gouvernementales ou présidentielles, tranchant avec la neutralité et le silence généralement requis par sa fonction. Même des fonctions qui étaient jusqu'alors tenues au silence sont amenées – et c'est aussi un effet de la communication – à s'ouvrir de plus en plus.

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