mardi 29 juin 2010

La bourgeoisie parisienne défend son pré carré

LE MONDE MAGAZINE | 27.06.10 | 15h27

ans la tour Eiffel en lointain arrière-plan de l'immense piscine aux eaux azur bordée de chaises longues, l'endroit aurait tout de ces coins huppés de la campagne normande dont raffolent les Parisiens aisés. A l'ombre de somptueux arbres centenaires, quelques membres du club, en âge de les avoir vus pousser, devisent vêtus de blanc, ce lundi matin de juin. Pelouses tondues de frais, libérant ce qu'il faut d'effluves champêtres. Courts de tennis par dizaines, en terre battue de préférence, clos d'un grillage vert anglais que colonisent les roses trémières…

Le Lagardère Paris Racing, "la Croix Catelan" pour les habitués, l'un des très sélects clubs sportifs du bois de Boulogne, offre à ses 13 500 heureux membres une verte quiétude en plein Paris. Sérénité fâcheusement troublée ces derniers temps. Voilà que, depuis la mi-mars, 5 000 clients du club se sont unis au sein de l'association SOS Croix Catelan pour mener une fronde, inhabituelle dans cet univers feutré, contre le propriétaire des lieux, le groupe Lagardère. Prospectus, site internet, actions en justice envisagées… Et même une chaîne humaine autour du club, le week-end de l'Open EDF de natation, les 26 et 27 juin. Fallait-il que la situation fût grave pour en venir à ces extrémités que la bienséance réprouve ! Elle l'est, nous assure-t-on chez SOS Croix Catelan. "C'est angoissant."

En 2006, la mairie de Paris décide de ne pas renouveler la concession accordée depuis cent vingt ans au Racing-Club de France pour l'usage privé de ces 7 hectares de domaine public. A la place, elle choisit le groupe Lagardère, qui a le bon goût de proposer un solide projet sportif et, accessoirement, une redevance annuelle de 3,2 millions d'euros – contre 130 000 euros payés auparavant par le Racing-Club. Quatre ans plus tard, nombre d'ex-adhérents de l'association loi 1901, qui n'ont guère apprécié de devenir simples clients d'une société commerciale, se disent trop peu informés par la nouvelle direction et dénoncent une dérive marchande : la transformation de la Croix Catelan en "club de loisirs de luxe".

BONNES FRÉQUENTATIONS GARANTIES

Qu'il n'était pas jusqu'à présent ? Attablés dans le restaurant du club-house au menu un tantinet onéreux, deux avocats à la tête de SOS Croix Catelan, Jean-Pierre Léon, président, et Amélie Barberis, secrétaire générale, finissent par en convenir. Ils en paient déjà cher le brin d'herbe, de cette campagne à Paris. 6 600 euros de droit d'entrée. Plus 1 600 euros de cotisation annuelle par personne. "Il n'y a pas ici une diversité sociale incroyable, il ne faut pas se leurrer. Pour une famille, l'adhésion, c'est le prix d'une petite voiture", compte Mme Barberis, bientôt mère d'un troisième enfant. Pour ses deux aînées, l'inscription a tenu lieu de cadeau de naissance de la part des grands-parents. "C'est un havre, hors du monde, un peu pour privilégiés, c'est indiscutable. Mais les gens qui y sont en ont conscience", nous rassure Jean-Pierre Léon, 57 ans, quarante années d'ancienneté au club et marathonien compulsif.

Les 48 courts de tennis, deux piscines extérieures chauffées toute l'année, les terrains de football, de basket, de volley, les salles de gym, de musculation et de bridge, drainent les familles aisées de l'Ouest parisien, trop contentes d'y placer, le mercredi et le week-end, leurs enfants en lieu sûr. Bonnes fréquentations garanties : les familles se cooptent avec suffisamment de discernement pour ne pas devoir côtoyer le tout-venant dans l'annuaire du Racing – deux parrains, une lettre de motivation et quatre ans d'attente sont requis pour entrer dans le système.

Indéniablement, ce club est chic, mais la motivation première de ses membres demeure la pratique sportive de plein air, plaide SOS Croix Catelan. "Or notre club de sport est en train de se transformer en resort de luxe progressivement réservé à une élite financière capable d'assumer une cotisation extrêmement élevée. Pour obtenir la concession, Lagardère a vendu un projet axé sur le sport, la famille et l'accessibilité au plus grand nombre, mais cela devient tout à fait autre chose, un lieu d'argent, le rendez-vous de golden boys à la pochette flamboyante. Regardez !" : un petit groupe s'extrait du club-house, d'élégants sacs cartonnés Burberry à la main. "Ça ne peut pas devenir ça, le Racing !" Et de dénoncer pêle-mêle les séminaires d'entreprises, les opérations publicitaires. Une dérive fric-frime. Une machine à cash…

Les preuves ? La nouvelle directrice des exploitations et du développement, Pascale Adoner, ne vient pas de l'univers du sport, mais de l'hôtellerie de luxe. Les nécessaires rénovations et mises aux normes sont menées sans respecter l'esprit du lieu, boiseries historiques mises au bûcher, restaurant et salon anglais avec ses fauteuils club convertis en "espaces sans allure, comme dans n'importe quel hôtel 3-étoiles". Sponsors s'affichant sur les horloges, les portes des tennis. D'un vulgaire ! Et que dire des transformations radicales prévues dans le club-house ? Des vestiaires sacrifiés à de nouveaux espaces commerciaux, spa, fitness, salles de réunion…

"Durant un an, nous devrons nous changer et nous doucher dans le parking souterrain, sans qu'aucune compensation financière ait été prévue pour ces désagréments. Et, à la fin, les cotisations exploseront à cause de ces travaux somptuaires que les adhérents n'ont pas appelés de leurs vœux. Certaines familles ne pourront pas suivre… Vous imaginez leur angoisse ? Il y aura des exclus !", interpelle Frédéric Messian, vice-président de l'association, par ailleurs président d'une société de design et de communication. Sa mère fréquentait déjà le Racing, il y a quarante ans. Lui a très tôt initié ses quatre enfants aux valeurs du club : goût de l'effort, discipline, rigueur. Les membres, nous confie-t-on, ont un attachement sentimental qui se perpétue de génération en génération. Ils s'en sentent "comptables" pour leurs enfants.

CONSIGNE CONTRE "PULLMAN"

Les membres ne peuvent s'imaginer spoliés de leurs casiers. Nous voilà au cœur de la contestation. La disparition programmée de tout ou grande partie des 11 000 casiers individuels. On nous mène, au club-house, dans le saint des saints, un étonnant dédale de placards en bois sombre. Certains, les "pullmans", ont la taille d'une penderie, d'autres, les "demi-pullmans" ou ordinaires, se superposent sur deux hauteurs – les "locataires" du haut prévoient alors, pour y accéder, des petits escabeaux en aluminium qu'ils suspendent à des patères. Les casiers sont numérotés. Cadenassés. Tapissés, à l'intérieur, d'un papier peint à petites fleurs délicieusement désuet.

Première classe, deuxième classe, comme au temps des transatlantiques, pullman et demi-pullman correspondent à des prix (de 100 à 150 euros par an) et des accès différents. Il faut franchir une lourde porte à poignée dorée, protégée par un code, pour pénétrer du côté des "pullmans", jadis attribués aux membres sachant habilement cumuler ancienneté, entregent et mérite sportif. Le groupe Lagardère envisage à la place un système de casiers à la journée, avec concierge. Une banale consigne, en quelque sorte.

Les animateurs de SOS Croix Catelan y voient la perte "insupportable" de "l'âme du lieu", et d'une pratique sportive confortable. "Mes quatre enfants y vont dix fois dans la journée, raconte M. Messian. C'est le point de rendez-vous, c'est aussi là que le lien social se crée, avec ses voisins de casiers. Et puis, on y laisse nos affaires d'une fois sur l'autre, raquettes, ballons, chaussures, vêtements…" Venir avec un sac de sport ? "Vous m'imaginez en rendez-vous chez les clients avec un sac à dos ?" Même les jours d'affluence, la circulation est fluide dans le labyrinthe des casiers, ajoute Mme Barberis. "On ne va pas demander aux gens d'attendre vingt minutes leurs affaires un dimanche de juin !" Cela va sans dire.

Du côté de chez Lagardère, toute cette agitation suscite bien de la perplexité. Oui, pour Pascale Adoner, la directrice des exploitations, le Lagardère Paris Racing est "un resort sans les chambres", clairement positionné dans "l'univers du luxe". Et alors ? Toute la journée, elle arpente "le boulevard à ragots" – c'est ainsi qu'elle nomme l'allée centrale qui longe les courts de tennis et le club-house, avec des bancs de chaque côté depuis lesquels les membres scrutent et commentent chaque passage. "Redoutable !" Elle tente de désamorcer les rumeurs d'une "petite minorité de gens qui étaient proches du Racing-Club, veulent rejouer la concession, et confondent bulletin d'adhésion et titre de propriété." Oui, une mise aux normes était nécessaire et, après une première phase de travaux (rénovation de l'espace nautique, du restaurant…), une seconde, d'environ un an, suivra à l'automne, qui visera notamment à moderniser le club-house et à développer les installations sportives intérieures utilisables l'hiver. Comme les règles d'urbanisme interdisent de construire, la rationalité commande de réduire la surface occupée par les vestiaires, soit 4 350 m2 sur les 6 500 m2 du club-house. Si la solution définitivement arrêtée est celle d'une consigne, du personnel supplémentaire sera dépêché les six week-ends de forte affluence de l'année.

CONSERVATOIRE DES TRADITIONS

L'espace dégagé permettra d'agrandir les salles de fitness et de musculation, pour l'instant minuscules, de créer une garderie pour les enfants, d'installer ce qu'il faut de cabines de massage, saunas, hammam, jacuzzis bains froids et chauds... Certains services seront payants, d'autres gratuits. "Bref, nous voulons en faire un club dans son temps, pas insalubre, confortable. Vous avez vu l'état des douches ? Ce n'est pas digne d'un club qu'on paie ce prix !, estime Franck Peyre, directeur général délégué. Il nous faut plaire au plus grand nombre, les sportifs à pratique intensive, les familles qui viennent pour du sport loisir, et celles dont c'est la maison de campagne à Paris. Chacun imagine son club. Nous, nous devons composer avec les trois catégories." La hausse des cotisations ? C'est "clairement oui", affirme-t-on chez Lagardère, sans davantage de précisions. "Nous payons une redevance annuelle de 3,2 millions d'euros et nous prévoyons 40 millions d'euros de travaux sur vingt ans. Les trois premières années d'exploitation ont été déficitaires", précise le directeur. Le sponsoring ? "Ceux qui nous le reprochent sont les mêmes qui ne veulent pas de hausse des cotisations !" Incompréhension mutuelle. Entre certains adhérents de longue date et les nouveaux gestionnaires, les cultures s'entrechoquent.

Un responsable du Groupe Lagardère, qui suit les choses de très près, nous confie tenter de "composer avec l'héritage" mais avoue "mourir de rire" devant certaines pratiques en vigueur dans ce qu'il perçoit comme un conservatoire des traditions bourgeoises. "Comme les casiers ! Les trois cinquièmes du club-house ! Ici, on assoit son influence au club au nombre de casiers loués et à leur localisation. Quand on est dans un 'pullman', cela vaut affirmation d'un statut social, et on se le transmet comme une charge notariale. " Et que dire de ces fauteuils en cuir du salon de lecture, tachés de sombre à l'emplacement de la tête ? "Ils veulent les garder ! Pour eux, c'est patrimonial ! ", s'esclaffe notre hôte, qui ne mâche pas ses mots.

MENACES D'EXCLUSION

"Ils nous reprochent d'introduire de la mixité sociale et ethnique, alors que seuls 1 500 membres ont changé depuis 2006. Ils voient encore le monde partagé entre noblesse et bas peuple. C'est une caste qui défend ses privilèges. Mais désormais, les fortunes sont diverses, pas forcément héritées, pas forcément toutes 'blanches'. Et nous, nous voulons un club sportif qui corresponde à 2010, qui soit dans son temps, pas fossilisé." Vision caricaturale !, s'indignent les opposants, qui disent sentir monter les manœuvres de dénigrement et d'intimidation. On les aurait même menacés de passer devant la commission de discipline, qui peut prononcer une exclusion pour comportement contraire à l'éthique du club. Suprême insulte pour les tenants de la tradition.

Pascale Krémer
Un annuaire aux allures de "Who's who"



Dans les cent pages de l'annuaire des membres du Lagardère Paris Racing se côtoient toutes sortes de personnalités. Leurs points communs : habiter exclusivement les quartiers les plus bourgeois de Paris (en tête, loin devant, le 16e arrondissement, suivi des 7e, 8e, 6e, 17e et 15e arrondissements), ou les communes chics des Hauts-de-Seine (Neuilly, Saint-Cloud, Boulogne, Levallois-Perret, Puteaux) et des Yvelines (Le Vésinet, le Chesnay, Chatou…), et s'inscrire souvent en famille. Les patronymes à particule sont légion. Au Racing, les politiques (Dominique de Villepin, Corinne Lepage, l'ancien médaillé olympique de sabre et ex-ministre des sports Jean-François Lamour…) partagent courts de tennis et piscine olympique avec les grandes familles de l'industrie (les Dassault, Bolloré, Pineau-Valencienne, Riboud, Arthus-Bertrand, Bettencourt et autres Lagardère, dont l'héritier, Arnaud, est devenu gestionnaire des lieux), les dirigeants d'entreprise (Christophe Cuvillier, PDG de la Fnac, Marc Ladreit de Lacharrière, du groupe financier Fimalac, Matthieu Pigasse, codirigeant de la banque Lazard…), les producteurs ou réalisateurs de cinéma (Alain Terzian, Xavier Giannoli, Valeria Bruni-Tedeschi…), les gens de plume (Patrick Modiano, Jean-Loup Dabadie) ou de télévision (Bernard de la Villardière, Patrice Duhamel, Alexandre Adler, Alexia Laroche-Joubert…).

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