LE MONDE pour Le Monde.fr | 19.10.10 | 15h40 • Mis à jour le 20.10.10 | 13h42
L'intégralité du débat avec Pauline Tiberghien, gynécologue au Centre d'assistance médicale à la procréation de Saint-Saulve et fondatrice de l'association Procréation médicalement anonyme (PMA)., mercredi 20 octobre, à 11 h .
u terme de deux ans de controverses, la révision des lois de bioéthique a été présentée, mercredi 20 octobre, en conseil des ministres, par la ministre de la santé, Roselyne Bachelot. Le projet de loi ne contient qu'une seule innovation significative : la levée de l'anonymat sur les dons de sperme et d'ovocytes.
Yoyo : Pourquoi défendez-vous la levée de l'anonymat sur les dons de gamètes ?
Je défends l'accès aux origines plus que la levée de l'anonymat. Je défends le fait que chacun doit pouvoir avoir la possibilité de savoir à qui il doit d'être en vie. Nous luttons, dans l'association Procréation médicalement anonyme (PMA), contre le dogme du secret imposé tout d'abord par le monde médical puis, à partir de 1994, par l'Etat français.
Les donneurs n'ont jamais été anonymes, il n'est pas juste ni éthique que les médecins conservent les données concernant les donneurs et ne puissent pas les divulguer aux personnes qui ressentiraient le besoin de connaître leur donneur. Le savoir sur soi ne doit pas dépendre d'autrui.
Yves : Des études ont-elles montré un impact psychologique négatif de ce secret de l'identité du donneur sur les enfants nés grâce à un don de gamètes ?
En France, aucune. Un livre en 2005 de Jean-Loup Clément, psychologue au Cecos (Centre d'études et de conservation des oeufs et du sperme) de Lyon a rapporté dix-huit témoignages et cela ne représente pas une étude scientifique.
En revanche, depuis plus de vingt ans, des psychologues et autres pédopsychiatres ont largement écrit sur les conséquences néfastes des secrets de conception. Quelques études ont été réalisées outre-Manche, et démontrent que les personnes issues d'un don de sperme ressentent un manque de confiance en la société. Ces études montrent également une certaine incapacité à se projeter dans l'avenir sans bases objectives.
Au sein de l'association PMA, nous avons réalisé un questionnaire avec Geneviève Delaisy de Parseval, psychothérapeute. Cette étude révèle un point commun entre les enfants IAD (insémination artificielle avec donneur) qui ont répondu : celui d'un manque de confiance, un sentiment d'injustice et de colère vis-à-vis de l'institution détenant les données les concernant.
Victi : Cela concerne combien d'enfants en France ?
Cinquante mille personnes en France sont officiellement nées d'un don de gamètes depuis la création du Cecos en 1973. Dans l'association PMA, 85 IAD nous ont rejoints. Certains, comme le Dr Flavigny, pédopsychiatre, nous assimilent à une "minorité bruyante". Personne ne peut prétendre que la majorité silencieuse va bien.
Ronnie begood : Sans anonymat, quel sera le statut social du donneur vis-à-vis de l'enfant qui vient de le retrouver ?
Le même qu'aujourd'hui, c'est-à-dire un homme qui n'est pas le père de l'enfant et à qui l'enfant ne doit rien. Un homme qui a fait don de son hérédité pour qu'un couple ait le bonheur de devenir parents.
La loi française est déjà très claire sur ce point : ni droits ni devoirs entre les trois parties.
Fanta : Ne peut-on pas craindre que des donneurs aient ensuite des prétentions parentales réelles s'ils sont recontactés par l'enfant né de leur don ?
A priori, les donneurs font un don altruiste. Ce problème remet en cause la motivation des donneurs, et non la loi.
Il est évident qu'en cas de possibilité d'accès aux origines, un organisme médiateur indépendant doit être mis en place (et a été mis en place dans tous les pays qui ont changé leur législation) afin de recevoir les consentements des parties, les demandes.
Un donneur doit être un donneur responsable, véritablement solidaire et citoyen. Au moment de son don, un entretien psychologique doit pouvoir détecter ce type de comportement déviant.
Gaëlle : Je suis en pleine PMA (procréation médicalement assistée) et en attente d'une FIV ICSI (fécondation in vitro avec micro-injection). Je suis donc très sensibilisée aux problèmes de fécondité (c'est mon mari qui a des problèmes, moi je suis fertile). Je me disais qu'après cette épreuve de la PMA, je voudrais participer et aider les femmes infertiles en donnant des ovocytes... Mais le retour sur l'anonymat me fait beaucoup réfléchir... et hésiter. N'avez-vous pas peur que la levée de l'anonymat n'entraîne une baisse des donneurs ?
Que la possibilité d'accès aux origines remette en cause votre motivation, c'est votre droit le plus strict. Aucun donneur n'est obligé de donner. En revanche, il est temps que les donneurs et les donneuses prennent conscience qu'un ovocyte, un spermatozoïde, voire un embryon, n'a rien à voir avec un globule rouge. En donnant un ovocyte, vous donnez à dix personnes la possibilité de venir au monde.
Nous militons pour sensibiliser les donneurs au fait que recevoir est aussi important que transmettre.
Viviane : Dans les pays qui ont levé cet anonymat, les dons sont-ils en hausse, en baisse, stables ?
Les chiffres du HFEA (équivalent de l'Agence de la biomédecine au Royaume-Uni) sont les suivants : 1992 : 346 donneurs de sperme ; 2000 : 312 donneurs ; 2005 (levée de l'anonymat) : 251 donneurs ; 2008 : 396 donneurs. Donc plus qu'avant le changement législatif. En Suisse et en Suède, le nombre de donneurs répond à la demande des couples. C'est le comportement et le profil des donneurs qui ont changé. Dans tous ces pays qui permettent aux enfants d'accéder à leurs origines, les donneurs sont un peu plus âgés, plus responsables, plus réfléchis. Ils font bien la part des choses entre être parents et être géniteurs et comprennent que les enfants issus de leurs dons vont peut-être avoir un jour le besoin de s'inscrire dans une histoire humaine réelle.
Caroline : Cette loi sera-t-elle rétroactive ?
Il n'a jamais été prévu qu'elle soit rétroactive. On ne peut demander aux anciens donneurs, bien évidemment, de révéler obligatoirement leur identité aujourd'hui.
Le projet de loi initial prévoyait qu'on puisse éventuellement poser la question suivante aux anciens donneurs : "acceptez-vous, oui ou non, de lever le secret de votre identité ?" Le donneur n'aurait eu aucune obligation et aurait eu le choix de dire oui ou non. Aujourd'hui, Roselyne Bachelot, la ministre de la santé, vient d'annoncer que finalement, les donneurs ne seront pas interrogés mais pourront, sur le mode du volontariat, se faire connaître pour lever le secret de leur identité.
Régis : Ne faudrait-il pas faire porter un effort sur l'accompagnement psychologique des parents avant et après la naissance ?
Actuellement, ce point me semble sous-évalué. Le socle de toute modification législative reste, vous avez raison, le soutien aux parents. Il faut absolument aider beaucoup plus que nous ne le faisons les couples à gérer et digérer leur infertilité.
Il faut les rassurer, s'ils ont recours à un donneur, quant à leur rôle de parent à part entière. Il faut les rassurer et non plus brandir le spectre du méchant donneur, mais au contraire, remettre chacun à sa véritable place. Si les couples sont mieux aidés, sont mieux suivis, et même après le recours au don, ils n'auront plus peur et sauront dire à leur enfant comment il a été conçu. Ils pourront alors comprendre le plus naturellement du monde que leur enfant puisse avoir le besoin de connaître toutes ses racines.
Régis : Quel est le pourcentage d'enfants en France nés par IAD qui savent que leur père n'est pas leur géniteur ? Combien de parents gardent le secret ?
A priori, 80 % des IAD ignorent leur mode de conception. Il ne faut pas oublier que durant des dizaines d'années, les Cecos ont incité les parents à garder le silence. Aujourd'hui encore, certains conseillent aux parents de ne révéler le mode de conception que s'il existe un risque de "fuites".
Nous devons absolument travailler tous ensemble afin de sensibiliser les professionnels de santé pour qu'ils soient persuadés des effets délétères du secret sur la santé psychologique des enfants.
Guest : Quelle est l'opinion générale des parents d'enfants nés grâce à un don de sperme vis-à-vis de l'anonymat ?
Les parents qui ont des enfants issus d'une IAD ont beaucoup souffert. S'ils ont contacté les Cecos, c'est qu'ils étaient, par définition, en échec dans les centres d'AMP classiques. Les parents, jusqu'à aujourd'hui, n'ont pas eu le choix, l'anonymat était le système légal et obligatoire. L'anonymat était cautionné par les professionnels de santé ou par la loi. L'anonymat leur permettait donc de faire "comme si" ils avaient procréé de façon traditionnelle.
Ce secret des origines est à mon avis un piège pour tous, car même si les parents désiraient dire à leur enfant leur mode de conception, ils se retrouvaient pris au piège en ne pouvant répondre à la question suivante de leur enfant : "et qui est mon donneur ?" C'est pourquoi beaucoup de parents gardent le secret.
Inciter les parents à vivre dans le déni de leur infertilité n'est pas un service à leur rendre. Il faut les aider à assumer le don de gamètes, il faut les aider à assumer l'infertilité, et donner à leur enfant futur une possibilité d'ouvrir le dossier du géniteur. Permettre à leur enfant d'accéder à ses origines va les conduire à réaliser ce travail psychologique tellement nécessaire.
Isa : Combien de pays ont changé leur législation dans ce sens ? Lesquels ?
Une quinzaine de pays permettent aujourd'hui aux enfants issus de dons, d'une façon ou d'une autre, d'avoir accès à leurs origines. En Europe, la Suède, l'Allemagne, l'Autriche, l'Islande, la Suisse, la Norvège, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Belgique et la Finlande permettent à ceux qui le demandent, dans certaines conditions, de connaître leur donneur d'hérédité. En Australie et en Nouvelle-Zélande, la loi a changé également. La France doit être le prochain...
Chat modéré par Chat modéré par Anne Chemin
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