vendredi 23 octobre 2009

La Tunisie et ses ombres


LE MONDE | 13.05.09 | 17h20 • Mis à jour le 25.09.09 | 17h28

ans une Tunisie anesthésiée par plus de vingt années de régime policier, il est difficile d'imaginer le temps où une vie politique fiévreuse animait le pays. Cette période, qui précède l'indépendance de la Tunisie et court jusqu'à ce que le président Bourguiba devienne un despote, Gilbert Naccache la fait revivre avec l'honnêteté de l'historien et la passion de celui qui en fut un témoin et un acteur.


A 15 ans, "jeune lycéen juif avide d'action", Naccache est séduit par le Parti communiste qui lutte, au côté du Néo-Destour de Bourguiba, pour l'indépendance. L'ambiance est "formidable". Fréquenter le Parti, c'est croiser dans les rangs nationalistes des intellectuels prestigieux et vivre une semi-clandestinité exaltante et sans grand risque. Lorsque Naccache subit sa première arrestation, en février 1954, à la suite d'une distribution de tracts, l'affaire se solde par une simple admonestation.

Le livre décrit ensuite par le menu la mécanique qui va aboutir, après l'indépendance, à la mise en place d'un régime autoritaire. Les événements extérieurs pèseront sur cette évolution. Ainsi, l'auteur attribue-t-il au souci de contrôler les 300 000 réfugiés algériens installés en Tunisie pendant la guerre d'indépendance l'origine de la police politique tunisienne. De même, Gilbert Naccache souligne combien la guerre des Six-Jours de 1967 et le cortège de manifestations anti-juives qui a suivi ont provoqué le départ massif des juifs tunisiens et contribué à la "fermeture progressive des esprits" dans le pays. Gilbert Naccache choisit de rester. Et de continuer à militer. Il le fait non plus au sein du PC mais aux côtés des trotskistes, avant de flirter, après Mai 68, avec le maoïsme.

Ce qui ne varie pas, c'est l'opposition radicale de l'auteur à Bourguiba et à son régime. Naccache reconnaît volontiers que le "père de l'indépendance" a fait passer la Tunisie "dans un XXe siècle rationaliste". Mais, s'empresse-t-il d'ajouter, ce choix ne doit pas occulter la face sombre du "bourguibisme" : "un régime autoritaire qui ne tolérait pas la moindre contestation, n'accordait aucune liberté autre que celle de l'applaudir" et, sur le plan international, une "allégeance aux Etats-Unis".

L'auteur met en garde ceux qui, ayant la mémoire courte, ont "paré de toutes sortes de vertus" le règne de Bourguiba. Il parle en connaissance de cause. Arrêté en mars 1968, il n'a été libéré qu'en 1979.


Qu'as-tu fait de ta jeunesse ? Itinéraire d'un opposant au régime de Bourguiba, de Gilbert Naccache, éd. Cerf/Mots passants, 284 p., 18 €.


Jean-Pierre Tuquoi

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