vendredi 13 novembre 2009

Jean Daniel : Appel au président Ben Ali

Appel au président Ben Ali

Comme il est dit dans l'Ecclésiaste, il y a un temps pour tout. En l'occurrence, puisque je veux parler de la Tunisie, il y a un temps pour sauver des vies, un temps pour critiquer les régimes. Il y a un temps pour arracher la clémence du prince, un autre pour inviter les courtisans à une autocritique.
Aujourd'hui, je veux m'adresser directement au président Ben Ali pour lui demander de suspendre les menaces qui pèsent en particulier sur les journalistes tunisiens.
Parce qu'il sait que j'ai accompagné toute ma vie l'émancipation des peuples maghrébins, je veux lui demander non seulement un sentiment de miséricorde mais un geste politique. Le pays qu'il préside a eu dans le monde, jusqu'à ces derniers temps, une image positive : la stabilité, la sécurité, l'égalité entre femmes et hommes, l'absence d'analphabétisme, une économie sagement gérée. Ce sont des facteurs importants. Or tous ces éléments passent soudain au second plan devant un arbitraire policier qui apparaît à tous humiliant.
Je dis au président Ben Ali : attention ! Ce ne sont pas les ennemis qu'il faut craindre, vous le savez mieux que personne, ce sont les amis quand on les déçoit. Lorsque le maire de Paris, Bertrand Delanoë, né à Bizerte et amoureux de la Tunisie, invite avec modération à un respect des libertés et qu'on lui répond de la manière dont on l'a fait, le moins que l'on puisse dire est que ce n'est guère habile.
Monsieur le Président, il y a de grandes réussites dans les trois pays du Maghreb, Maroc, Algérie, Tunisie, qui sont au surplus les plus beaux du monde. Mais ils ont en commun au moins deux tares inexcusables. La première peut être ainsi résumée : les riches y sont scandaleusement plus riches et les pauvres insupportablement plus pauvres. Il y a une déferlante de nouveaux riches dans les trois pays, dont le comportement cynique et arrogant constitue une provocation quotidienne. La seconde tare, c'est que les jeunes gens dont les pères sont morts pour fonder des pays libres n'ont aujourd'hui qu'un seul rêve : les quitter. Vous avez été par trois fois plébiscité, Monsieur le Président, vous n'avez plus rien à conquérir du côté du pouvoir mais tout à taire du point de vue de la justice.

Jean Daniel
(Source: Le Nouvel Observateur Nº2349 SEMAINE DU JEUDI 12 Novembre 2009)


____________________________________________________________________________________
Déclaration du Président Zine El Abidine Ben Ali à propos d'un "appel" de Jean Daniel

A l’occasion de son discours d’investiture au siège de la Chambre des Députés, jeudi 12 novembre 2009, le Chef de l’Etat a parlé brièvement en fin de cérémonie à certains des journalistes présents.
Au représentant de notre journal qui lui demandait s’il avait lu "l’appel" qui lui a été adressé sur les pages du Nouvel Observateur, par M. Jean Daniel, président-fondateur de cette revue, le Président Zine El Abidine Ben Ali a répondu:

"Je n’ai pas lu le dernier numéro du Nouvel Observateur. Mais on m’en a parlé. Je ne compte pas répondre à notre ami Jean Daniel, vu son âge et son amitié pour la Tunisie. Je sais qu’il est de bonne foi. Mais il a été induit en erreur. Je lui dis quand même ceci: la justice en Tunisie est indépendante. Le journaliste auquel il fait allusion est à la disposition des juges d’instruction. A ce stade, la Constitution ne me permet pas d’intervenir."
A noter que dans son "appel", M. Jean Daniel demande l’intervention du Chef de l’Etat en faveur de "journalistes" qu’il ne nomme pas, dans une allusion à M. Taoufik Ben Brik, actuellement détenu en attendant sa comparution devant la justice pour violence à l’encontre d’une femme, outrage public aux bonnes mœurs et dégradation volontaire des biens d’autrui.

Aucun commentaire: